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Full text of "Un autre monde : transformations, visions, incarnations ... et autres choses"

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BOSTON PUBLIC LIBRARY 

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rHANSFOHMATlONS . VISIONS, I N (, A H > A FIO N S 

^soK^sIo^s. locomotions, explorations. i>érÉ(;ui nation* 

EXCURSIONS. STATIONS 

.OSMIK.OMKS, K \NTASM A(;ORIES. RÈVKBIKS. F O L A T HK I! I KS 
FACÉTIES. MBIES 

METAMORPHOSES. Z 00 M O R P H O S E S 

I.ITIMUIOUPIIOSES. MÉTEMPSYCOSES. APnril K(>SF.s 

F.T AT TRES CHOSES 



PAR GRANDVILLE 




PARIS 

H. FOIRNIER. LIBRAlKE-finiTKlH 



m F S \ I NT - H EN O I 1 



M lie ce % I. I 1 




LA CLE DES CHAMPS. 



Voyager c'est vivre. 



(Old NlCK. ) 



Nonchalamment étendus dans le double fond d'une vaste 
écritoire , une Plume , un Crayon et un Canif , ces trois 
ennemis qui ne peuvent vivre séparés, se reposaient de leurs 
fatigues passées. Le bec ratatiné de la Plume, ses barbes 
blanches , témoignaient d'une grande expérience ; le corps 
efflanqué du Crayon , sa tête mince et effilée , annonçaient , 
s'il faut en croire la phrénologie , un penchant déterminé 
pour les courses d exploration et les lointains voyages. Quant 



LA CLE DES CHAMPS. 



au Canif, nous ne pouvons dire au juste quel était son carac- 
tère , attendu qu'il cachait sa tête entre ses jambes ; c'est 
ainsi que la Providence , dans les arrêts de son éternelle 
sagesse , a voulu que les Canifs se livrassent au sommeil. 

Il faut croire que les Crayons en général n'ont point un 
goût prononcé pour les plaisirs de Morphée ; car, à peine les 
premiers rayons du jour glissaient-ils sur les incrustations de 
l'écritoire, que le Crayon dont nous parlons se mit sur son 
séant. Les Plumes, comme chacun sait, ne dorment jamais 
que d'une oreille ; la nôtre se réveilla en sursaut , et dans 
une situation d'esprit d'autant plus fâcheuse qu'elle rêvait 
qu'un célèbre écrivain mettait ses doigts à califourchon sur 
son dos pour courir la poste du feuilleton. 

— Eh quoi ! dit-elle ( ou dit-il , car le sexe des Plumes est 
encore à découvrir) à son voisin d'une petite \oix sèche et 
criarde , êtes - vous donc tellement pressé de gambader sur 
le papier que vous ne puissiez attendre le lever du soleil ( 
Le Canif dort encore et n'a nullement 1 air de songer à faire 
votre toilette du matin. Quant à moi, je n'ai pas d'idées de 
si bonne lieure, et d'ailleurs songez à bien rendre celles que 
je vous ai données hier : je vous ai taillé assez de besogne. 

La Plume étira ses barbes , entr'ouvrit son bec pour bâiller, 
et se recroquevilla comme pour continuer son sommeil ; 
mais, sans lui donner le temps, le Crayon s'avança vers sa 
compagne, et lui tint à peu près ce langage : 



LA CLÉ DES CHAMPS. 3 

— Dormez tant qu il vous plaira, ma chère amie, ce n'est 
pas moi qui vous réveillerai. Gardez vos idées , et taillez de 
la besogne pour un autre. Vos inspirations ne me suffisent 
plus , votre tyrannie me fatigue ; j ai été trop modeste jus- 
qu'ici, il est temps que l'univers apprenne à me connaître. 
Dès aujourd'hui je prends La Clé des Champs ; je veux 
aller où me conduira ma fantaisie ; je prétends moi-même 
me servir de guide : Vive la liberté ! 

En même temps le Crayon fit un geste indiquant qu'il 
jetait son bonnet par-dessus les moulins. I.e Canif dormait 
toujours. 

— O ciel ! s'écria la Plume , les Crayons font du style et de 
l'éloquence, dans quels temps vivons-nous! Puis elle ajouta 
d'un ton plus radouci : — Tu parles de liberté ; sais-tu bien ce 
que c'est , jeune insensé î A peine quelques années te séparent 
de l'adolescence , et déjà tu renies ta mère ! Qui a soutenu 
tes pas chancelants dans la carrière ? Qui a écarté les ronces 
de tes pas î Qui t'a montré ce qu'il fallait laisser dans l'ombre 
et ce qu il fallait éclairer? Qui t'a conduit dans le monde ( 
Qui t'a introduit dans le sanctuaire des beaux esprits ( Qui 
t'a garanti des morsures de la critique! Moi! toujours moi! et 
c'est ainsi que tu me récompenses ! Pars donc, jeune ingrat , 
et que la gomme élastique te soit légère ! 

La Plume termina son discours en poussant des sanglots 
comme une jeune première de tragédie. Les Crayons ont 



4 LA CLE DES CHAMPS. 

la pointe dure , et ce qu'ils veulent , ils le veulent bien ; 
d'ailleurs celui-ci connaissait de trop longue main le style 
de sa compagne pour se laisser prendre au pathétique 
de son langage. 

— Tais ton bec, lui répondit-il. 

Et il allait continuer sur ce ton , lorsque le Canif, réveillé 
par les pleurs de la Plume, s'écria en montrant le tranchant 
de son visage en colère : 




— Qui fait ici des calembours sans ma permission ? Paix 
ou je vous tranche la tête. 



LA CLE DES CHAMPS. 5 

La Plume reprit d'un air humble et soumis : 

— C'est le Crayon qui se croit tout permis maintenant, 
depuis la métaphore jusqu'au coq- à -l'âne. Il veut partir 
sans moi pour un pèlerinage de je ne sais combien de livrai- 
sons, comme s'il pouvait se priver de mon assistance, comme 
si le passé n'était pas là pour l'avertir de l'impuissance de 
sa tentative. 

Le Canif fronça légèrement le sourcil ; mais le Craj^on 
répliqua sans se laisser intimider : 

— Le passé t.. . Il me semble que certains album sont là 
pour rétorquer l'argument en ma faveur. C'est moi qui le 
premier t'ai appelé à mon aide , je suis trop franc pour ne 
pas en convenir ; et pour te prouver que je n ai point oublié 
tes anciens services , je t'offre une nouvelle association , mais 
à certaines conditions ... 

— Lesquelles! 

— Tu laisseras mes ailes se mouvoir librement dans 
l'espace ; tu ne gêneras en rien mon essor vers les sphères 
nouvelles que je veux explorer. Par-delà l'infini il y a un 
monde qui attend son Christophe Colomb ; en prenant pos- 
session de ce continent fantastique au prix de mille dangers , 
je ne veux pas qu'un autre m'enlève la gloire d'y attacher 
mon nom. 



6 LA CLÉ DES CHAMPS. 

— Je te comprends... Et moi, pendant que tu parcourras 
les vastes régions de l'inconnu, je resterai le bec dans 
l'encre? 

— Tu attendras mon retour pour écrire sous ma dictée 
les grandes choses que nous n'aurons pas vues ensemble. 
Tu rédigeras les impressions d'un voyage que tu n auras pas 
accompli; c'est un procédé, dit-on, fort à la mode dans la 
haute littérature. Tu coordonneras les matériaux que j'aurai 
recueillis dans mes excursions ; tu débrouilleras le chaos sur 
lequel mon esprit va se promener ; tu formuleras jour par 
jour , livraison par livraison , la Genèse de l'univers que 
j'aurai inventé ; et ta gloire sera assez belle si tu t'en tires 
sans te livrer à tes accès ordinaires d'érudition , sans citer à 
tout propos et surtout hors de propos , ni Homère , ni l'Evan- 
gile, ni Shakespeare, ni Swedenborg , ni saint Augustin , ni 
la mythologie de l'Inde, ni le Talmud, ni l'Alcoran ; si tu 
veux bien faire semblant de ne pas savoir le grec, le latin , le 
cophte, le syriaque, le sanskrit, et si tu te contentes de parler 

un assez bon français. 
> 

— Trêve de beaux discours. Tu veux donc que je te serve 
purement et simplement de secrétaire? 

— Précisément. 

- — Eh bien! j'y consens, quand ce ne serait que pour 



LA CLÉ DES CHAMPS. 1 

voir comment le Crayon s'y prendra pour diriger la Plume. 

— Je suis heureux de vous voir enfin d'accord, dit alors 
le Canif ; cette discussion me fatiguait , embrassez-vous et 
que ça commence. 




— Cest fait, reprit la Plume, j'ai déjà rédigé notre conver- 
sation . 



— Moi, je l'illustre; et je prends enfin cette Clé des Champs 
qui va m ouvrir le chemin de l'indépendance. Que le ciel 



8 



LA CLE DES CHAMPS. 



et la critique protègent un innocent Crayon qui voyage seul 
pour la première fois , et le préservent de toute mauvaise 
rencontre ! 

Approuvé l'écriture ci-dessus. 






Pour éviter toute accusation de plagiat , la présente conversation rédigée 
en double a été déposée dans les minutes de l'Editeur, (jui se charge de 
la publier afin que nul n'en ignore. 





M0 






^.a-^fe^^-^f^'î^.?^^ ■', 



^ 






Ecoutez-moi, Jt-cleurri et lectri(:e>; je viens apporter une ii(m\t4ie lévélatioii à 
la terre qui ne pouvait s'en passer plus longtemps. Que l'univers commence 
})ar faire silence pour entendre ma parole ; il pourra me dresser ensuite des autels 
si cola lui paraît agréable; je n'ai nullement l'intention de m'y opposer. — Ce 
n'est pas d'aujourd'hui que nous nous connaissons; vous n'avez pas besoin que 
je vous donne mon signalement extrait de mon dernier passeport. 




APOTHÉOSE DU DOCTEOR PUFF. 



Lï5 Dieux revienneDt. 






Je m appelle Puff : ce nom en dit assez. 

Vous m'avez vu jeune, beau , brillant et traînant tous les 
coeurs après moi ; je marchais entouré d'une cour de flatteurs ; 
on se disputait l'honneur de s'atteler à mon char, qui était 
un landau. Beaux jours du passé, qu'êtes-vous devenus? 

Mais ne tombons pas dans la romance, parlons sur un air 
moins connu ; d'ailleurs la poésie est morte : je dois en savoir 



10 APOTHÉOSE DU DOCTEUR PUFF. 

quelque chose , moi qui ai tant fait pour la ressusciter. Qu il 
nie soit seulement permis de citer les vers éloquents que 

tout le monde connaît : Nessuii maggior dolor Ce qui 

veut dire : Rien n'est amer comme le souvenir de son paletot 
neuf à celui dont les coudes sont percés. 

J'avais besoin de cette transition poétique pour vous ap- 
prendre que mes coudes sont percés ; encore si ce n étaient 
que mes coudes ! 

Que n ai-je suivi les sages conseils de mon oncle Macaire ! . . . 
Tranquillement retiré à la campagne , je fonderais des salles 
d'asile ; je doterais des rosières ; et le soir , en compagnie 
d'un Bertrand quelconque , nous suivrions les détours de 
la rivière , causant de l'immortalité de lame comme deux 
philosophes . 

Je n'étais qu un inventeur, et trop de gens étaient inté- 
ressés à découvrir mon secret pour qu'il ne tombât pas 
bientôt dans le domaine public ; aujourd hui il n'est personne 
qui ne connaisse, avec la manière de s'en servir, mon pro- 
cédé considérablement augmenté , mais pas du tout corrigé. 

Ma fin est proche , je le sens à ma chaussure ; il n'y a pas 
d'éloquence plus persuasive que celle des semelles de bottes. 
En vérité , je vous le dis , c'est la réclame qui m'a tué. 

jMais PufFne meurt pas , il se transforme. Voyons, en quoi 
vais-je me transformer ? Deviendrai-je philanthrope , homéo- 
pathe ou ténor? Ce sont les trois métiers qui rapportent le 
plus maintenant. Ne vaudrait-il pas mieux , à l'exemple de 
ces mythes célèbres les Saints-Simonistes , les Fouriéristes et 
autres socialistes , fonder une religion nouvelle l Le moyen 



APOTHEOSE DU DOCTEUR PUFF 



11 



finira par s'user, mais on peut encore en tirer parti. Décidé- 
ment je passe dieu : c'est un suicide comme un autre. Je 
commence déjà à sentir que je deviens immortel. 

Le procédé pour créer un culte est simple conune bonjour. 
Ajoutez n importe quoi à la syllabe néo , et vous avez une 
théogonie toute fraîche. Par cette règle aussi facile que 
fondamentale , je réunis les riantes fictions de la mythologie 
grecque aux incarnations non moins riantes de la mythologie 
indienne , et je sers le tout sous le nom de Néo-Paganisme. 
Je prends les choses juste au point où les ont laissées Jupiter 
et Brahma. Jupiter-Craquant , pour faire suite à Jupiter- 
Tonnant, voilà désormais mon nom de dieu. Quant à Brahma, 
je ne lui prendrai que sa poétique faculté d'incarnation. 
Maintenant , Messieurs et Dames , donnez-moi seulement le 
temps de passer derrière ce paravent pour changer de 
costume et m incarner, vous apprendrez ensuite au monde 
comment le Néo-Paganisme s'est fondé. 





Le dieu Puif fil les deux autres néo-dieux à son image. Il ne leor interdit m la pipe ni 
le paletot, il leur permit même de porter la barbe et des décorations, et il leur laissa les noms 
de Krackq et de Hahblle, sous lesquels ils élaient connus dans pas mal de billards., de divans, et 
autres sociétés savantes et comme il faut. 



Cïlniufre au Scrutin. 



pile, ni 






Krackq, répondait à la qualité de capitaine, et Hahblle 
prenait celle de compositeur. Le capitaine Krackq appartenait 
à cette catégorie dindividus qui flottent entre trente-cinq 
ans et l'éternité. Il portait également bien le grog et une 
brochette de décorations de toutes les couleurs qu'il avait 
gagnées sur on ne sait quels champs de bataille. Du reste, 
comme il faut à chacun une position sociale, il avait , quoique 
manchot , des cartes de visite sur lesquelles on lisait : 

" Le capitaine KRACKQ , professeur de natation. •• 

Hahblle , ancien maître de chapelle, avait d'abord essayé 
de révolutionner la gamme et de rendre son importance 
philosophique à la clé de sol. Ses efforts n'eurent pas de 
succès. Aucun théâtre ne voulut jouer son opéra l'Esprit et 
la Matière, ni sa grande sjmphonie le Moi et le Non-Moi 
en ut majeur. Tour à tour et sans succès peintre, musicien , 
opticien , mathématicien , il venait de se rejeter sur la mé- 
canique céleste, lorsque PufF lui offrit la place de dieu, qu'il 
accepta , ainsi que Krackq , sans trop se faire prier. 

Puff ne pouvait mieux choisir ses collègues. Ils étaient tous 



14 l'univers au scrutix. 

les deux dans une de ces situations où le besoin d'une trans- 
formation totale se fait impérieusement sentir. Chapeaux, 
linge , habits , pantalons , bottes , tout leur conseillait de se 
faire dieux depuis les pieds jusqu'à la tête. PufF convoqua 
la triplicité néo-divine dans le local ordinaire de ses séances 
en sa qualité de dieu en chef, et aussi éloquent que s'il se 
fût adressé à des actionnaires, il prit la parole en ces termes : 

" Chers co-néo- dieux , 

" Je vous ai appelés à partager avec moi les avantages 
de la suprême puissance ; mais je croirais manquer à mon 
devoir si je vous cachais la difficulté de la situation. Quand 
je n'étais qu'un , je mourais de faim ; comment faire main- 
tenant que nous sommes trois ? N'oublions pas que nous 
sommes des dieux constitutionnels , et que nous n avons pas 
de liste civile. Voici ce que je propose : 

" Partageons-nous l'univers ; tirons au sort qui de nous aura 
le ciel , la mer ou la terre. Nous réunirons les documents que 
chacun de nous aura recueillis, et nous vendrons le tout à un 
libraire excentrique. Si je n étais dieu, je dirais : Ce projet 
vous chausse-t-il l - 

Krackq et Hahblle s'inclinèrent en signe d'assentiment. 

— Tirons donc au sort, poursuivit Puff ; jouons l empire 
céleste à pile ou face. 

Et comment! dit Krackq ; nous n'avons pas à nous trois 
une pièce de cinq centimes. 

— Hélas ! non , dit Puff en soupirant ; avons-nous au moins 



L UNIVERS AU SCRUTIN. 



15 



un chapeau ? Nous mettrons trois billets dans cette urne en 
feutre , et nous tirerons ensuite. 

— Oui, dans notre unique chapeau, répondit Hahblle ; 
mais le fond en est crevé ; le destin tomberait à terre. 

— - Arrangeons-nous donc à l'amiable, reprit Puff. A toi la 
mer, Krackq , la mer profonde et mystérieuse ! — A toi , 
Hahblle , le ciel ! les comètes agitent leur queue d impa- 
tience , la lune te tend les bras ! — Moi , je reste sur la terre : 
je crois que c'est la partie qui me convient le mieux ; êtes- 
vous de cet avis f — Oui! oui! s'écrièrent les deux co-dieux. 

— Eh bien ! partez sans retard , continua Puff , et donnez- 
moi promptement de vos nouvelles. J'attends les observations 
de Krackq , les inspirations de Hahblle , avec la plus vive 
impatience. Venez , que je vous serre dans mes bras, et en 
route ! Vous tirerez vos mouchoirs de poche une autre fois. 

Krackq suspendit à son cou la bouteille qui devait lui 
servir à transmettre ses découvertes au chef de la société, 
éteignit sa pipe et piqua une tête dans l'océan. 




16 



L UNIVERS AU SCRUTIN. 



Hahblle , muni de son album et de ses crayons , ouvrit un 
ballon de poche, l'insuffla, puis s'éleva dans l'espace bien 
au-dessus des considérations et des cheminées humaines, et 
non sans adresser à la terre l'apostrophe de rigueur : 



iU I 




" Je vous quitte sans regret, ô hommes qu'en des jours de folie j'ai 
appelés mes amis ; vous ressemblez à ces saltimbanques que je vois en ce 
moment danser sur la place publique. 

" Adieu , terre maudite , ville de boue et do liunée , patrie des flâneurs , 
des chipeurs, des sautews, je t'abandonne, je te maudis, je te laisse en 
plan. " 




©ë)j^©Ër^T A LA VAPSW:Fi. 



CONCERT A LA VAPEUR. 



La vapeur changera la face du mcnde.... el de la 
Mon plus grand regret est de l'avoir iDéconnue. 

( NaPOLKON a SAINlK-HKlisF. ) 

Bcns ce siècle de progrès, la machine est un homie perfectionné. 

( Lk Galoubet LrTTKHAlKB kt mi-sical. ) 



\\\. — Vit \a tVceovvxcYU w\eYvt,\V\.(!,\vî.«, (\\v(i \\\, Vt AocVîwv Y\v\\, 



Après avoir fait l'inventaire des meubles , immeubles , 
actions, inventions et partitions à lui laissés par ses co- 
néo-dieux, le D*" Puff était sur le point de s'abandonner au 
désespoir, lorsqu'il découvrit dans ce matériel varié une 
douzaine de musiciens en fonte. 

En tirant ces musiciens de la caisse dans laquelle ils 
étaient renfermés , le D'' Puff ne put s'empêcher de s'écrier : 
« Voilà l'homme qu'ils ont méconnu , le génie qu'ils ont 
laissé marcher pendant dix ans en bottes percées, pauvre 
fleur sur ses tiges ! Hahblle, tu es pourtant le premier qui 
aies compris que le seul moyen de satisfaire les exigences 
du public en matière de musique , était d'inventer des chan- 
teurs au palais de bronze , et de faire marcher un orchestre 
à la vapeur! C'est à moi de tirer de l'oubli ton invention 
sublime. Dès ce soir je donne un concert ; aussi bien ai-je 
besoin de trouver quelque part une recette pour dîner. •• 

Sans perdre de temps, le D*" Puff se mit à rédiger le 
programme suivant : 



f* 




CONCERT MÉCANICO-IVIÉTRONOIVIIQUE 

nSTRlMEMAL, VOCAL ET P1IÉ^0MÉ^AI.. 




1 Ouverture à grand orchestre 

tirée de l'opéra les Raila- 
Noies. 

2 L' Exjjlosion , mélodie pour 

200 trombones. 

3 Bire gauche et Rive droite, 

grand diurne exécuté par 
M"' Tender et M . Tunnel. 

4 Chanson à boire, par M"' ***, 

âgée de 22 mois, 6 jours 
et une nuit. 



Dtwxinwî. 'éVw.Vxow. 

1 Le Moi et le Non -Moi, 

sjTïiphonie philosophique 
en lit. 

2 Les rragons sautés par eux- 

mêmes , polonaise pour 
400 ophicléides. 

3 La Locomotive , symphonie 

à basse pression , de la 
force de trois cents che- 
vaux, avec mélologue. 

4 Chœur final. 




Le frein sera tenu 2^a>' ^(^ D' Piff. 

AVIS AU PUBI.IÇ. 

Les oiil'iiiils aii-dossnus de qiialre ans qui fomniencenl à fumer, à rncr el à eoinposer, 
paierniil place eiiline. — Le eoiiteii aura lieu en plein gazonièlre dans une salle porlalive en 
l'ouïe, el lilera (jualre niyrianièlres de li(»rilures à l'Iienre. — Les musiciens sont garaniis 
inevplosililes. • — L'ouverlure aura lieu au di'harcadère , à 5 heures evcessivemeni précises du 
soir. — Le premier Irajel se fera en \vV majeur, le second en %v bémol mineur. 

Les slalles, \va;rons el baignoires seroni maintenus à une Icmpcralure moyenne. — On 
piuiira prendre (|uel(|ues bains de vapeur dans dos loges grillées et réservées. 

IN. B. EXTRAORDIXAIREME^T IMPORTAXT. 

Il esl evpressénienl recommandé de ne pas passer le bout du doigt ou du nez en deliois 
des slalles. — Tous signes ou gestes d'iniiirobalion, tous murmures (»u silllels , p(iu\anl opérer un 
déplacement d'air et compromettre la santé ou hnie des spectateurs, sont formeileuu'ut interdits. 
— Les marijucs particulières ou manifestations unanimes de satisfaction n'entraînant pas le même 
danger, le public peut se livrer à son eiitbousiasnie sans le moindre inconvénient. 

Aliu d'éviter les accidents qui pourraient résulter de l'cncomlirement des voyageurs à la sortie du 
concert, de larges soupapes de dégagement et des rondelles fusibles seront ou\erles à la circulali(ui. 

A.c C.oucnA Q*V Oiowwt (VU \)t\\ii\\çe <\"\v\\ a\-V\*V« tvuVv-mVV\ou\\tv\w 

\é\\V^^\t A^VWS V^.V \\VAU. 




CONCERT A LA VAPEUR. 



19 



Le D'" Puff fit placarder dans tous les carrefours une 
affiche illustrée , avec la vignette suivante : 



"0 



' 'ii£>JiiLj^xm^* 







Mélodie pùur 200 Trûinbonés. 



PRIME AUX ABONNES DU GALOUBET. 



-5-j^»ei> 



i}I"' TENDER ET ^\. 'IW^^Y.L 

Diiiis le (liiiriic : \\\\\- siiiiiclic cl l!i\(' dniilc 




"^^^p/W! !ii¥\\ 



v V 



ha ha ha ha 

ha ha ha ha lia ha 

ha ha ha 
ha ha ha ha ha 

ah 
ah ah ah 

oh la la la la ! oh ah ! oh ah ! 



a Ja ! 



^^ mmsim^ a? ils âSaâ. 



que las, je te dornerai de quoi que jai, 

( D.crnx |'krs.,>. ) 



\\. — OÙ Vow a\>\n'ç^\^ i\\vçV\e \\\V V'o\Vmou i\,\v Galoubet litléraire et musical 
swY Vt eo\\ct\'V iVw AocVtwY V\\\\ eu \uvvV'\avV\c\' ^ d suv \a m\vs\t\\\t à Va 



Puff , comme vous n'en doutez pas, avait été journaliste. 
Le rédacteur en chef du Galoubet littéraire et musical , 
journal qui faisait alors la pluie et le beau temps dans l'atmo- 
sphère des arts, était connu de lui. Puff, qui avait rendu 
compte d'une manière un peu flambante (stjle familier) des 
romans de son ami , lui écrivit pour le prier de parler de son 
concert. En retour de tant de rhubarbe , il lui demandait un 
peu de séné. Le rédacteur en chef répondit qu'il était prêt à 
insérer tout ce que le propagateur de la musique à la vapeur 
voudrait lui envoyer. 

Puff prit la plume et écrivit l'article suivant en vertu de 
cet axiome , qui est souvent faux comme tous les axiomes : 
On n'est jamais mieux servi que par soi-même. 



N" 91, 



TIRAGE DE CE JOUR : Il 1,1 11 EXEMPLAIRES. 



99" Année. 



Le GaLOIBET tITTKRAlBB ET MUSI- 
CAL parait tous les jours et toutes \e^ 
heures depuis sept heures du matin 
ju^iqu'à minuit , comme les omnibus. 

Chaque numéro contient , outre les 
matières ordinaires , trois valses , cinq 
romances , huit mélodies et une cantate 
de nos meilleurs compositeurs. 

De plus les abonnés ont droit à lit 
places pour chacun des concerts quoti- 
diens du Galoubet. 

On bâtit en ce moment une salle assez 
vaste pour contenir tous les abonnés. 



Ll 



MiifilSM 



LITTÉRAIRE ET IHSICAl, 



JOIRNAI, 



CONDITIONS DE L'ABONNEMENT. 

Pour I semaine , ) les abonnés paieront 



Pour I trimestre. / une symphonie inédite 
ils rei-evront. . ( de Tkfstmhdliz. 



Pour 


semestre, un opéra entièrement 




inédit de Stracrinati. 


Pour 


an. . . . un piano à queue , une 




entrée A vie ■•» l'A- 




radémie de Musique. 


Sans r 


nmpter les portraits de Tkfstmlidli? 




et de SIraccinati. 



-<>®>- 



niélodieo-liarnionifo-syDiplioiiico-imisicoloffiquc. 



l'T Avril I8.'.0. 



€Bill?P FBSl'IV^Ii ©U ©OCl'Eiriî FUFFa 



-o "|> """,:.' "p o-< ' *^ .; ;;"'' '^ t^ ■ 



Nous venons d'entendre le premier 
concert humano-mécaniquc de l'incom- 
parable D'" Puff. Il faudrait , pour 
rendre compte dignement de cette 
solennité , un style entraînant comme 
Mozart et majestueux comme Gluck. 
Grâce à cette invention admirable , 
les rhumes , les extinctions de voix , 
les bronchites n'existent plus, La voix 
des ténors , basses , barytons , soprani , 
contralti , est à l'abri de tout accident ; 
les instruments mus par la vapeur 
produisent des effets d'une justesse 
surprenante , les grands compositeurs 
de l'époque ont enfin trouvé des 
interprètes à la hauteur de leurs 
mélodies , Dans ce siècle de progrès , 



la machine est un homme perfec- 
tionné. 

Nous renonçons à décrire l'enthou- 
siasme soulevé à chaque morceau par 
les virtuoses du D'" Puff. Son orchestre 
peut défier ceux de tous les conser- 
vatoires de l'univers. Dans le grand 
diurne Rive droite et Rive gauche, 
M"^ Tender a attaqué le contre la de 
la contre-octave avec une plénitude de 
voix et de vapeur qui a enlevé les bra- 
vos de l'assemblée entière. Une jeune 
virtuose de vingt-deux mois six jours 
et une nuit , qui par modestie a voulu 
garder l'anonyme , a exécuté sur la 
harpe vaporéenne les variations les plus 
difficiles sans sortir un seul moment 



LA RHUBARBE ET LE SENE. 



23 



du rail-way de l'harmonie, avec une 
chaleur d'âme et une délicatesse de 



doigté qui la placent dès à présent 
au rang des plus célèbres exécutantes. 



.-'/';i 

<^^<,- 



',^ 












Nous donnons aujourd'hui comme 
prime à nos abonnés les portraits de 
quelques-uns des exécutants avec fac- 
simile de leur écriture; et divers mor- 
ceaux inédits de leur composition. 

Un accident a marqué la fin de ce 
concert. Dans le feu d'artifice en ré , 
au moment où la fugfue se termine 



smorzando par une mélodie douce et 
rêveuse , un ophicléide , trop chargé 
d'harmonie, a éclaté subitement comme 
une bombe lançant des noires , des 
blanches, des grupetti de notes aiguës, 
de croches, de doubles croches; des 
nuages de fumée musicale et des 
flammes de mélodie se sont répandus 



24 



LA RHUBARBE ET LE SENE. 



dans l'atmosphère. Plusieurs dilettanti 
ont eu les oreilles déchirées , d'autres 



ont été blessés par les éclats de la clé 
de fa et de la clé de soi. 



U 




Des mesures sont prises pour c^u'un pareil accident ne se renouvelle plus. 
Le D' Puff, qui prouve par son double caractère qu'Esculape est fils 

d'Apollon , a prodigué à tous les assistants les soins de son art avec un 

désintéressement au-dessus de tout éloge. 




Voilà des hommes qui passent leur vie à faire mille contorsions sur la croupe 
d'un cheval ; des femmes qui mettent leur gloire à sauter une cravache , à passer 
à travers un cercle de papier huilé , à faire le grand écart en tunique de gaze 
et en maillot couleur de chair, le tout sur les paroles suivantes : Houp ! houp! houp ! 
ou : Hop ! hop ! hop ! avec accompagnement de cymbales et de grosse caisse ! 



5:^^::^. "0*1:^15^0^5:^ i^x;^ ^5*ï^.^^:î;;a'<=» 



Ditux! que k honimcs sonl p\[i\ 

(C.AIVSON ■OULA.KK. ) 



d Vcè t\\oèt% a '^oV «\.'o\'sîi.v\v. 



Les belles imprécations de l'antiquité , y compris celles 
de Camille, n'ont rien de supérieur à l'éloquente apostrophe 
sortie de la bouche de Hahblle abandonnant la terre. La 
rapidité de son ascension ne saurait être comparée qu'à la 
rapidité de sa parole. Les objets qui frappaient ses yeux ne 
servaient qu'à augmenter la force de ses improvisations 
lyriques. En ce moment il vient d'arrêter son ballon au- 
dessus d'un cirque. Ne croyez pas que ce soit pour mesurer 
l'espace qu'il vient de franchir ; c'est pour lancer contre 
les hommes en gros , et les écuyers en détail , une nouvelle 
tirade. 

A peine avait-il terminé, qu'un coup de vent fit incliner 
son ballon à gauche. Il planait au-dessus de la terrasse d'un 
jardin, dont on peut lire la description dans une foule de 
romans plus ou moins amusants. Un jeune homme et une 
jeune fille causaient à voix basse et de fort près sur cette 
terrasse. Un homme, père, oncle ou tuteur, longeait sour- 
noisement le chemin serpentant au bas du mur. Hahblle 
souriait des vains efforts qu'il lui voyait faire pour arriver à 

4 



26 



LA TERRE EN PLAN. 



temps , lorsque tout à coup , au moment où le jeune homme 
et la jeune fille vont se donner le baiser d'adieu, l'infortuné 
néo-dieu reconnaît sa cousine Gertrude , pour laquelle il a 
composé des romances palpitantes de tendresse. C'est alors 
qu'il comprit pour la première fois qu'un dieu pouvait aimer 
et souffrir comme un simple berger. Il voudrait hâter la 
marche de son vengeur, il voudrait voir sa colère et son 
parapluie s'appesantir sur un odieux rival; mais bientôt il 
sent le besoin de sauver sa dignité et il reprend majestueu- 
sement son ascension, non sans jeter à l'écho des nuages 
ces mots douloureux : " Ah ! Gertrude , Gertrude ! •• 





leureux enfants! — Malku 



Voir l'ép'jraphe précédente 



ï'WV \'\\\vm(vw\V(' . 



Notre divin aéronaute , en passant ainsi au-dessus des 
rues, des maisons, des faubourgs, eut à subir une foule de 
spectacles gratis et peu divertissants; il arrêta, malgré lui 
encore, la vue sur un ballet en plein vent dansé par de 
jeunes Savoyards et de vieux barbets. " Malheureux enfants! 
malheureux chiens! dit Hahblle, voilà pourtant à quoi 
l'homme emploie votre jeunesse, votre grâce, votre fraî- 
cheur ! L'innocence , la vieillesse , les caniches , il faut que 
tout serve à ses plaisirs ! Décidément je renonce à m'occuper 
de lui. " Cette résolution n'empêcha point Halil)lle de de- 
mander à un merle qui passait ce qu'il pensait de l'homme. 

— L'homme , siffla le merle , est un être plat. Il nous 
déteste, et il passe sa vie à envier notre vol. Il meurt de 
chagrin de voir que les ailes qu'il se fabrique fondent au 
soleil. Voilà mon opinion sur l'homme. — 



30 A VOL ET A VUE D OISEAU. 

Haliblle fit la même demande à une grue. 

— L'homme , croassa la grue , est un être très-plat. Il 
essaie en vain de nous imiter. Il court après notre rapidité 
locomotive , et il est jaloux de ce que notre aile va plus 
vite que ses chemins de fer. 

Une alouette lui vocalisa cette réponse : 

— L'homme est un être excessivement plat. La perfec- 
tion de mon chant fait son désespoir. Qu'il soutienne donc 
comme moi une cadence ; qu'il lance ses notes de la terre 
au ciel , et chante un solo au milieu des rayons du soleil 
levant. L'homme est envieux et impuissant : voilà ma 
pensée. 

Un jeune rossignol lui gazouilla dans le même sens son 
opinion sur l homme. 

Les oiseaux ont raison , se dit Ilaliblle , je partage entiè- 
rement leurs vues élevées, et je n'ai jamais mieux compris 
sa platitude qu'à présent. Il inscrivit ces consolantes pensées 
sur un feuillet de son album , résolu à le confier au premier 
oiseau de passage qu'il rencontrerait. Un canard qui se 
rendait en Europe pour s'y faire traiter d'une maladie de foie, 
voulut bien se charger de son pli. 

J'aperçois là sous moi, poursuivit Hahblle, cette colonne 



A VOL ET A VUE D OISEAU. 



31 



surmontée d'une statue de la gloire. Cochers, porteurs d'eau, 
duchesses , revendeuses , grands seigneurs , gens du peuple , 
tout le monde circule autour du monument ; entre la colonne, 
haute de cent pieds, et les hommes, je n'aperçois aucune 
différence ; tous me paraissent avoir le même niveau. 



^îr^!^î^â\ 




Du point de vue où je suis placé, la gloire n'est que 
l égalité du néant. 

Satisfait de cette définition , Hahblle reprit son vol vers 
le soleil. 



32 



A VOL ET A VUE D OISEAU. 



Ses yeux , se reposant une dernière i'ois sur la terre , virent 
l'asphalte d'un boulevard célèbre inondé de fiacres, de car- 
rosses, de voitures chargées de masques. Un bruit de cris dis- 
cordants, de clameurs confuses, s'éleva jusqu à lui. Il voulut 
s'éloigner de ces scènes si tristes à l'œil d'un philosophe ; 




mais un calme plat retint son ballon. Il mit ce contre- 
temps à profit pour continuer son journal; il jugea cepen- 
dant à propos de taire à son dieu en chef 1 histoire de 
Gertrude ; et c'est à l'indiscrétion d'une linotte que nous 
devons la révélation de cet épisode , qui démontre que toute 
chose, même vue de haut, peut avoir ses inconvénients. 



LE CARNAVAL EN BOUTEILLE. 



Tout est dans tout. 

(DI^ïs , Traité d'Éduiatiuii à lu>agi- îles Écul<-> iiiiuui-llc< de Syracuse.) 

L'infini de la mer plait à l'infini de la pensée, 

(Hav.. uk Koei>.) 

L'habit fait le moine. 

( FK^sÉE ut Pascal, restituée yar M. Cuusiii.) 



\\\. — T>ou\ ou u«, ço'm'^ve.uàTO \)uu Va uktè's'vVt i\\v«, \Aus. Uu-iSi, d où Vow 
aTçCTCio'it tt\i«,u(.ViiVA\i Vt ijCTwxQ, At Va '\>\nVo%o\>V\t <V\v t\ét\\v\*tAwt\\\ , yo\v\ \a\\'« 
•sw'xU à Vtv \A'\Voso\Au >Vt V'\V\'»W\\"4. 



PufF était trop néo-dieu pour ne pas savoir que rien 
ne s'use plus vite que le succès ; aussi songeait-il déjà à 
inventer quelque chose qui pût remplacer avantageusement 
ses musiciens fondus. Il se promenait donc sur les rives 
de l'océan , en proie à mille idées contraires , et sentant 
dans son cerveau , qu'on nous passe cette métaphore , le 
flux et reflux qu il voyait à ses pieds ; 

Quand soudain , sur le dos de la plaine liquide , 

il aperçut une bouteille qui semblait appeler à son secours. 



34 LE CARNAVAL EN BOUTEILLE. 

Le docteur eut assez d'humanité pour regretter en ce moment 
de n'être pas chien de Terre-Neuve. La bouteille continuait 
cependant à faire des signaux de détresse. Heureusement 
une vague plus forte la souleva et la fit échouer sur le 
rivage. 

En s'approchant de la naufragée pour lui donner les soins 
que réclamait son état, Puff lut l'étiquette suivante que la 
bouteille évanouie semblait presser contre son cœur : 



Se prie la 


personne qui 


me trouvera 


tle me 


faire parvenir le plus tôt possible 






à celui (tont 


rotct 


l'atlresse : 








t^Ôû9iéôea? 








ty^6o^iJ6cur /c 


01) r 


M^/. HCO^^ 


(/u6ù. 










r^'a?'touL 


cFcccù 


\XtJ. 






g^o... 


ya^^. 











Le souvenir de Krackq et de ses promesses marines se 
présenta alors à l'esprit de son associé. Il prit la bouteille 
dans ses bras , et rentra chez lui en s' écriant : Est-il possible \ 
Serait-ce lui ? En croirai-je mes jeux ( et autres exclamations 
qu'on emploie quand on veut faire semblant de douter d'une 
chose certaine. 



LE CARNAVAL EN BOUTEILLE. 



35 



C'était possible ! c'était lui ! c'était Krackq qui écrivait à 
son ami. Dans un étui attaché au cou de la bouteille , était 
renfermé un manuscrit que nous allons mettre sous les yeux 
du lecteur, impatient sans doute d'avoir des nouvelles de 
son ancienne connaissance le professeur de natation. 




y/6û////J^ré/ ae ry^/Y/rAv/. 



iMofiira. — '};io}nilation — fois. — (îonailiénUiona flcnâaUa. 

« Je ne puis savoir au juste combien de temps j'ai mis à 
opérer mon plongeon ; je présume cependant que la tête que 
j'ai piquée a duré trois jours. Je me suis beaucoup ennuyé 
dans les vagues intermédiaires. Un banc de harengs m'a 
longtemps fermé le passage. Après l'avoir mis en déroute, 
je me suis reposé de ma victoire sur un banc d'huîtres , où 
j'ai déjeûné. J'ai immédiatement repris mon plongeon, et 
le matin du troisième jour j'étais parvenu à cinq mille pieds 
au dessous du niveau des baleines. J'ai pris terre sur un lit 
de sable fin, et j'ai essayé de réparer le désordre de ma 
toilette. J'ai eu beaucoup de peine à démêler ma chevelure, 
à laquelle s'étaient attachés un grand nombre de mollusques 
et de coquillages de tous les genres. Cette opération était à 
peine terminée , que les habitants des régions humides sont 
venus en foule autour de moi me faire toutes sortes de gri- 
maces ; j'ai su depuis que la mer célébrait son carnaval, et 
que la licence du moment autorisait ces manières peu polies. 

«Autant que j'ai pu m en convaincre jusqu à ce jour, le fond 
de la mer est peuplé comme la terre ; les révélations mytho- 
logiques au sujet des Néréides nous avaient déjà fait entrevoir 
cette vérité. Seulement il n'y a plus de dieux dans l'océan; 



Le Coricgc soilira (les ridii's rliibk's (!(■ 11. Friiiiiiihiu |ioiir sp, \ des noiimssciirs, vk\ms, coïKliicleiiis, aclielciiis , (lé|)e(Tiirs. 
rendre chez' les aiilorilés mariliiiRs coiislituées. Iiidépeiidammeiil j inanseius, ele.. elc, le corlèiie sera coiiijiosé (Oimiie ci-après : 

\l lliiic de |!iiiilaiil(' Inill'i'e. 
III. ('.oclinn-diiidf n'ili. 
II. Canard aii\ (dnes. 



1. Lièvre faisandé. 

2. Oie en matelolle. 

3. Homard saiinioniié. 
L Perdreau à quein^ d'éere\isse 



.». Dceasse cnipaudnie. 

(). Sarcelle en lirocbel. 

7. Escargol-lorlue. 

S. Grenonille larlare. 



12. (llie\rcuil à la cièle de cm;. 




Attendu le poids de l'animal , loules les rues (pie traversera le 
cortège seront à triple rans; de pa^('S. 

Le B(euf (iras parcouna l'aNcnue l'ériiîord, la place d'OsIcndc. 
la rue de niampa|;ir', l'impasse l'itlmiers; il fera nue station au 
s(|uare Tuddini;, une autre dc\anl le cliàtean des Aiidonilleiics, et 
une troisième devant la ma'son du président de riiisliliit Culinaire , 
iiiand'croix de l'ordiv du Corddn-lîf'ii. 

11. .lamlioniiean , un des principaux innimsscuis maiiiis, qui 
pmir la vinstième fois a riiouiifur de diri;;er ccllr piomenade, a 



\onln la composer cette année d'une façon cnlièrement nom elle. Le 
char dans le(|uel il simra sou élè\e sera eulièiement incrusté de 
iiicre. Les guides scioiit leiiiics par le dieu (Inmiis; ^cplnne et 
Ainpliilnte occiipi'idiit la liiiiHinclic du fond; les portières seront 
gardées par une escorte de \aïades et de I riions. 

Les persimnes (|ui désireraient a\oir un lieefsteacL du liieiif (iras 
sent priées de se faire inscrire an reslaiiiaiit de 11. \l(nau père, ii 
renseigne du V)rt\v\ v\ \v\ ^\ol^c , dont les taltlis sont servies 
depuis sept heures du malin |iiM|ii'a miniiil. 



LE CARNAVAL EX BOUTEILLE. 37 

Protée est mort depuis deux mille ans , et Téthys est tombée 
en enfance ; si le soleil s'obstine à partager sa couche , c'est 
par suite d'une fidélité qui honore son caractère de mari. 

• Les mœurs des animaux sous -marins mont semblé 
extrêmement douces. Ils ne se querellent point entre eux, 
et sont gouvernés par leur instinct qui les porte à se 
manger parfois les uns les autres. Ma présence n a paru 
nullement les alarmer , quoiqu'un poisson volant leur ait 
appris que j'étais un homme. 

" Je ne puis encore évaluer la population de ces contrées. 
Leur religion me paraît se rapprocher du néo -paganisme; 
toutefois j'ai vu parmi eux des poissons à mitres d'évêques. 
J'ai été brusquement interrompu dans mes observations 
par une bande de conques , de buccins, qui s'est élancée 
en faisant retentir l'air de ses acclamations. Un immense 
cortège a défilé devant moi; c'était celui du bœuf- gras, 
dont on trouvera ci-joint l'ordre et la marche. Par une 
combinaison que j'ai trouvée pleine de goût et de sel, il 
avait pour escorte une cavalcade d'animaux déguisés en ce 
que la gastronomie offre de plus succulent à l'appétit des 
hommes. Ce bœuf sortait des pâturages du vieux Nérée, 
l'ancien éleveur des troupeaux de Neptune. 

» Comme il faisait jour, des flambeaux éclairaient le 
passage du cortège. A la nuit tombante, l'aurore a com- 
mencé à paraître . Alors tout le monde s'est rendu au bal ; 
il avait lieu dans une grotte d'azur aux murailles de nacre , 
dont les stalactites illuminés par les rayons réfractés du 
soleil brillaient comme autant de girandoles d'or. Les 




lue jeune brebis fort tendre oii\ril le bal avec une panlbne sur \f retour; ee rniiple, valsanl à peine ihi boul des 
pattes, captiva longtemps mes regards, lu quadrille délirant composé de singes et de guenons coiflées à ré|)agueule fut 
exécuté ensuite et suivi d'un menuet plein de grâce et de modestie. In renard faisait les yeux doux à une poule. Ine 
perdrix coquette tenait en arrêt sous son coup d'oeil fascinateur un braque amoureux. 



LE CARNAVAL EN BOUTEILLE. 



39 



animaux étaient travestis de la faqon la plus simple et la plus 
pittoresque à la fois. Dans une galerie peu éclairée, un ours 
poursuivait une limande pour lui demander son adresse ; un 
lièvre hors de lui attaquait une lionne qui osait à peine lui 
résister ; une gazelle traînait par les cheveux un lionceau , 
son amant, qu'elle venait de surprendre en tête-à-tête 
avec une levrette de lOpéra. Le mouvement, la joie, la 
folie étaient partout, même chez un corbeau en domino 
noir, qui promenait de groupe en groupe ses lazzi et ses 
bons mots. 




40 



LE CARNAVAL EN BOUTEILLE. 



« Un immense hurrah annonça la fin du bal. On aurait pu 
se croire en pleine terre. Ebahissements , assoupissements, 
épanouissements , évanouissements , rien n'y manque. Les 
gardiens de la pudeur publique et aquatique regardent 
d un œil tolérant cette danse qui n a pas de nom chez les 
animaux , et qu exécute un canard adolescent avec une souris 
chat-huant, etc. , etc. Jamais je ne me suis tant • 




Ici Puff interrompit sa lecture en s écriant : Euvckdl. 



(B£\QaSîâQ33 7a£i\:/Sâ1î[l3 



ET 



TRAVESTISSEMENTS DE CARACTÈRE. 



Je te connais! 

Un domino rose. 

Mels Ion masque et je te dirai qui lu es. 

Salomo', Proverbes. 

Toutes les bêtes sont des hommes plus ou moins déguisés, 
et tous les hommes sont des bêtes plus ou moins travesties. 



"\\\\. — ImiVutV'xou *l\vw i^M'tUnl \va\vtiiv\îi tVwjwi'st t\v (jvtt. — Lt »\otVav\ Yu\\ 
w'Vfc'ftU Va 'Y\n\;Oso\»\v\ii Avv, iVk^w'vètmtwV ^ou\ \au«, ■swVVe, à Vtv \»\v\Vo*o\i\ut Aï, 
VWstow. — T)t\doTç^«,"(\vfcuVs As, çdVs \\vtoT\t âdauk ivw tjtvx-. 



Puff voulut cependant terminer la première partie du 
manuscrit de Krackq : il continua donc sa lecture. 

" amusé. Je commençais, s'il faut dire la vérité, à 

éprouver le besoin d'un peu de repos. J'allais demander 
l'adresse d'une hôtellerie où l'on pût me recevoir à pied et 
à la nuit, lorsque j'entendis auprès de moi de jeunes 
hannetons qui parlaient de se rendre à un autre bal donné , 
à quelque distance de celui-ci, par des animaux de dis- 



42 CARACTÈRES TRAVESTIS 

tinction. Je voulus voir en quoi consistait l'aristocratie sous- 
marine; la curiosité me prêta des forces, et je suivis mon 
guide. 

" Le contrôleur , vieux requin , me laissa passer sans me 
demander ma carte d'entrée et en me suivant d'un regard 
d'admiration. Enorgueilli par ce succès, j'entrai la tétc 
haute ; aussitôt des groupes nombreux se formèrent autour 
de moi ; la foule circulait à mes côtés , avide de contempler 
jnes traits et mon visage. Evidemment je faisais sensation. 

" Je n'en fus point étonné. Une seule chose me surprit, 
et me jeta dans une étrange perplexité. Avais-je devant les 
yeux des hommes déguisés en bêtes, ou des bêtes masquées 
en hommes? Mon incertitude ne cessa qu'à la fin du bal, 
lorsque je vis un rat quitter son masque pour avaler un 
sorbet au marasquin. 

" L'aristocratie avait modifié le principe du déguisement : 
les animaux , au lieu d'échanger leur physionomie contre 
celle d'autres animaux, avaient emprunté des masques 
humains. J'eus alors le secret de mon succès ; on me prenait 
pour un animal, et l'on admirait l'exactitude de mon tra- 
vestissement. Un lézard , plus curieux que les autres , se 
glissa même vers moi pour me demander ladresse de mon 
costumier. 

" Quelques oiseaux s'étaient contentés de mettre un faux 
nez. Ils n'en étaient pas moins méconnaissables. 

■' A mon entrée, le bal était des plus animés. La salle, 
creusée dans une roche de cristal, retentissait sous les pas 
des danseurs ; le plancher de verre oscillait à cha(juc instant. 




BAL MASQUE. 



ET TRAVESTISSEMENTS DE CARACTÈRE. 43 

Eléphants-s\lphes , polichinelles-scarabées, ours, levrettes, 
boucs, vautours se livraient à toutes les joies de la danse 
avec une telle furie que la grotte craquait à chaque instant , 
comme le pont d'un vaisseau prêt à se briser. Un moment 
la mêlée et le bruit furent tels, qu'un oison effrayé s'enfuit 
en laissant tomber son chapeau de Pierrot; je jugeai à 
propos de le suivre, et j'allai retirer ma canne et ma pipe 
au contrôle. Bien m'en prit, car je sus le lendemain que la 
salle s'était écroulée. Je dus mon salut à ce digne descen- 
dant des sauveurs du Capitol e. 

« Le temps me manque pour coordonner mes réflexions ; 
cependant je ne puis m' empêcher de faire les remarques 
suivantes : Y a-t-il des hommes dans les contrées que je 
parcours? ou bien les animaux se sont-ils procuré ces mas- 
ques à la suite du naufrage de quelque navire l — Double 
question que je compte soumettre à trois académies. •> 

Enlevons au prétérit eurêka son masque grec, et 
rendons -nous compte des motifs qui ont engagé Puflf à 
pousser cette ambitieuse exclamation : J'ai trouvé ! 

PufP venait de parcourir le dernier paragraphe du manus- 
crit de Krackq. Il avait pu se convaincre qu'en ces jours 
de folie qu'on nomme le carnaval , le délire des animaux 
n'avait rien à envier à celui des hommes. En jetant un 
coup d'œil sur les dessins que Krackq lui envoyait comme 
pièces justificatives de ses assertions, Puif trouva ce que 
nous allons dire. 

Il trouva que l'homme ressemblait moralement aux ani- 



44 



CARACTERES TRAVESTIS. 



maux qu'il avait sous les yeux. L'homme, se dit-il, se croit 
un et il est toujours deux ; sa physionomie et son caractère 
se livrent une guerre perpétuelle. Je veux me servir de cette 
lutte pour renouveler la face du carnaval. 

Le même jour on vit l'enseigne suivante briller au-dessus 
d un des magasins de la ville : 

POFF. COSTUMIER MORALISTE ET IlUMAUlTillRE. 




En même temps il lit distribuer le prospectus qu'on va lire. 




iiiiotiaiait 



PHYSIOLOGIOUES. 



Ls lasque s&ra désormais une venté. 

Ordonnance de Police pour les jours gra?t. 

Le masque a été donné à rtiomme pour faire connailre S3 pensée. 

Attribué ù Talleyrand. 



PROSPECTUS-SPECIMEIV. 



Il y a longtemps qu'une voix éloquente l'a dit, les masques 
s'en vont! le domino tombe en loques, le Pierrot est dévoré 
par les vers , la rouille s'est mise à la Ijre du troubadour. 



Grandisson-Maaii'*'. 



Bases diplomaliqiies. 





Cuii> idioii et Aiicqiiiiiai 



DÉGUISEMENTS PHYSIOLOGIQUES. 47 

Le carnaval se meurt ! Le carnaval est mort ! Il s'agit de le 
ressusciter, mais en le moralisant. 

Qu'est-ce que le bal masqué? 

Un pandœmonium d'oripeaux , un cataclysme en gue- 
nilles , un océan sur lequel gronde une tempête de mots 
incompréhensibles et de clameurs confuses. 

Il faut éclairer ce chaos , éteindre cette tempête. 

L'intrigue de bal n'existe pas plus que la comédie d'in- 
trigue. Il s'agit de combler ce vide. 

Pour arriver à ce résultat, je renouvelle la face du cos- 
tume, je donne une signification, une valeur morale au 
travestissement. Autrefois on disait à quelqu'un d'une voix 
de serinette: 

" Je te connais ! tu demeures en fticc d'un vitrier ! tu 
t'appelles Balichon ! •> 

Il iallait une prodigieuse quantité d'esprit pour se livrer 
aux joies du carnaval ; aujourd hui ces plaisirs sont mis à 
la portée des intelligences les plus vulgaires. 

Avec mon système , on ne devinera pas seulement le 
domicile des individus, mais encore leur sexe, leur carac- 
tère ; lintrigue s'élèvera à la hauteur de la psychologie. 
Le bal masqué deviendra un cours complet de philosophie. 
Plus 1 homme sera déguisé, plus il se fera connaître. Mes 
déguisements sont doubles comme le cœur. 



48 



DEGUISEMENTS PHYSIOLOGIQUES. 



Le néo- carnaval changera en école de mœurs une des 
fêtes les plus compromettantes du monde , et la postérité 
me bénira pour avoir fourni des travestissements complets 
et philosophiques au prix de 10 fr. 50 c. par soirée. 



Beaux-Arts 
et Cassonad 



La Parade 
et le Boudoi 



La vie militaire La tête au ciel Ce qu'il y a 

et la vie civile. et les pieds dans la boue sous 12 mètres de soie. 




On ne reprend pa.s /es habits fae/ics. 



LE Jl©7i\I)!iV][E 

DES MARIONNETTES, 



Ddùs Is psys h M-nonncttes h Paniins sont rois. 
La pirouelle prEnil tout rtomms, dipuis le cirvcaii jusqu'à la plaDtt dts piefs. 



W. — \>o\\V ou ^\\v\\^\v Vtx\A\ttv\\ou v\\\c y\\\i^ UvwV. 

Fatigué de demander aux oiseaux leur opinion sur les 
hommes, Hahblle s'était endormi laissant son ballon flotter 
dans l'espace. Au bout d un certain temps (une minute, à 
moins que ce ne soit un an), il sentit un choc violent imprimé 
à sa nacelle , et il se réveilla , non point en plein infini , 
comme il s'y attendait, mais sur le toit d une maison. 

Serais-je retombé sur la terre! s'écria-t-il en jetant un 
regard d'effroi autour de lui. Ce qu il voyait n'était guère 
fait pour calmer ses appréhensions. Du liaut de l'observa- 
toire que lui avait ménagé le hasard , il aperçut des rues , 
des magasins , des flâneurs , des voitures , des étalagistes , 
tout le personnel en un mot d'une ville. Il essaya de s'élever 
de nouveau ; mais l'accroc reçu par son ballon rendit l'ascen- 
sion impossible. Il comprit qu'il fallait se résigner à mettre 
en panne pour radouber son navire aérien, et, par une taba- 
tière laissée ouverte sur le toit, il pénétra dans la maison. 

C'était un logis comme tous les logis. Il descendit jus- 
qu'au premier étage sans rencontrer personne. Il continua 



50 LE ROYAUME DES MARIONNETTES. 

sa marche jusqu'à la loge du concierge. Là, il vit un homme 
assis dans un grand fauteuil, et tenant un cordon de son- 
nette à la main. Dans cette loge régnait un ordre admi- 
rable et la plus complète immobilité. Un chat dormait sur 
la cheminée sans que son poil bougeât seulement; des 
charbons luisaient dans lâtre, et cependant n'échauffaient 
pas. Hahblle s'approcha du portier pour lui demander des 
indications sur le lieu où il se trouvait; le vigilant gar- 
dien baissa deux fois la tête par un geste bref et saccadé, 
fit mouvoir ses veux avec une rapidité et une précision 
étonnantes, et retomba dans son immobilité. Hahblle, 
malgré tous ses efforts, ne put obtenir d'autre réponse. 
Impatienté, il se dirigea vers la porte, qui céda tout de 
suite sous la pression de la main , et se referma d'elle- 
même, après lui avoir livré passage. 

Il pénétra dans une rue, au bout de laquelle il vit un 
grand édifice en bois sur lequel était écrit le mot 

^-î* îj:2 ^;^ ^;:^ -o* ;LXi. :l^ <-• 

Il n y avait ni hureau , ni vestiaire , ni contrôle ; il entra 
dans une salle vide, et s'assit sur une banquette où il n'y 
avait personne. Tout à coup dix-sept mille becs de gaz écla- 
tèrent comme par enchantement. Alors dans une asant- 
scène splendide il aperçut un pantin qui frappa deux fois 
dans sa main en criant : • Commencez. - 

La toile se leva. Aux écharpes de gaze, aux maillots cou- 
leur de chair, aux nuages retenus par des ficelles, Hahblle 
reconnut qu'on allait jouer le ballet des Amours de Vénus. 




U TROIS, 



52 LE ROYAUME DES M ARIOA^NETTES . 

La scène s'ouvrit par un pas de crabes ; les n^^mphes étaient 
des souris, et les cvclopes des scarabées; ils exécutèrent la 
danse des marteaux, et le premier acte finit. 

Habblle fit ce que tout le monde aurait fait à sa place, il 
sortit pour prendre l'air et des renseignements. Comme il 
mettait le pied sur la place publique, il aperçut le pantin de 
r avant-scène, qui changeait les verres placés derrière un 
énorme transparent ; aussitôt le clair de lune remplaça le 
clair de soleil. 

En même temps il vit venir à lui un homme dont toute 
l'occupation consistait à appliquer son lorgnon sur son 
œil, et à le faire descendre ensuite. Tous les mouvements 
de cet individu paraissaient réglés par quelque mécanisme 
intérieur. — Monsieur veut-il bien me faire l honneur de 
me dire dans quelle ville je suis descendu! lui demanda 
llahblle. L'individu continua son chemin sans même 
tourner la tète. 

Notre vovajreui' connnencait à trouver les habitants de 
cette cité inconnue fort peu ferrés sur les devoirs de la 
civilité puérile et honnête. Il examina avec plus d'attention 
les objets qui l'entouraient. La place publique était ornée 
d'une fontaine; mais l eau qui en coulait était en verre et 
se mouvait comme le jet d une pendule à ressort. Des 
voitures circulaient ; mais elles ne dépassaient pas une 
certaine distance, et parcouraient toujours le même chemin. 

L'individu au lorgnon entra au théâtre. Hahblle le 
suivit, jugeant que l entr acte devait être fini. Cette fois il 
trouva la salle toute peuplée. Des femmes élégantes agi- 




APOCALYPSE DU BALLET. 



LE ROYAUME DES MARIONNETTES. 53 

talent leur éventail ; celles-ci souriaient perpétuellement , 
celles-là portaient alternativement leur tête de droite à 
gauche. Parmi les hommes , les uns hâillaient , les autres 
dormaient sur leur coude, ou se penchaient du côté de leur 
voisin. 

Ce qu'il y avait d étrange dans tout ceci , c'est que 
chaque spectateur répétait toujours le même geste et gar- 
dait la même position qu'il avait prise. 

Le pantin frappa encore dans ses mains, et le spectacle 
recommença. Si Hahhlle se fût souvenu de l'Apocalypse, il 
n'eût pas manqué de rendre compte de la manière suivante 
de ses impressions : 



" Incontinent je fus ravi en esprit, et j'aperçus une danseuse qui 
dansait ; elle était vêtue de madapolam garni de clinquant , elle avait 
des ailes de papier argenté et une couronne de similor. 

" Il y avait au bas du théâtre des stalles , des trônes de velours 
d'Utrecht, et sur ces stalles et sur ces trônes on voyait des paires de 
mains sans yeux, sans esprit et sans goût. La première paire de ces 
mains était comme des gants jaunes; la seconde ressemblait à des 
pattes humaines ; la troisième était des mains de crabes ; la quatrième 
des battoirs de chair et d'os ; les autres étaient des bouteilles vides et 
des verres de cristal. 

" Autour du théâtre s'élevaient des cœurs enflammés de vieillards, 
des plumes d'argent et des encensoirs. Il y avait aussi au bas du théâtre 
des animaux invisibles ; le premier ressemblait à un âne c^ui briiit , le 
second à un veau qui pleure, l'autre à un lion qui fume. 



51 



LE ROYAUME DES MARIONNETTES. 



A peine cette vision, car évidemment c'en était une, eut- 
elle passé devant ses yeux, que Haliblle vit arriver une autre 
danseuse; celle-là avait un buste de sapin, des bras de 




carton-pierre et des jambes de liège. La salle se peupla 
subitement d'individus à barbe et à moustaches qui criaient : 
" Bravo ! Vive la cachucha ! » 



LE ROYAUME DES MARIONNETTES. 



55 



Le petit pantin assis dans sa loge fit entendre un brrrttt 
qui voulait dire : Très-bien. 

Vint ensuite un homme dont les jambes et tout le corps 




étaient en bourre et en coton. Celui-là n'obtint pas un grand 
succès ; mais quand parurent deux danseurs à ressorts 
articulés, l'enthousiasme ne connut plus de bornes. Le 
pantin sauta à califourchon sur le rebord de sa loge en 
s'écriant : •' Admirable! c'est absolument comme là-bas. •- 



56 



LE ROYAUME DES MARIONNETTES. 




Aussitôt la salle se vida, les becs de gaz s'éteignirent; 
Hahblle mit le pied dans la rue déserte. — Je donnerais, se 
dit-il, mon titre de dieu pour savoir où je suis et l'heure 
qu'il est. Encore si j'avais du feu pour allumer mon cigare! 
fumer, c'est réfléchir. Justement un homme passait avec 
une lanterne. Hahblle lui demanda T heure ; — point de 
réponse. Il voulut approcher son cigare de la lumière , et 
s'aperçut avec terreur que ce feu n'était pas du feu. 



yl 



^imif^um vM.UL^. 



iu armes. Cornichons! 







" Ton sublime manuscrit m'est parvenu sans avarie, et 
ta bouteille sans fêlure. Tu trouveras ci-joint le mémoire que 
j'ai adressé à l'Académie sur tes découvertes, ainsi que le 
récit exact de ce qui m est arrivé depuis ton plongeon. Je 
t'engage à lire attentivement ma dissertation sur les races 
sous-marines, où je développe tes opinions sur l'existence 
d'une race particulière qui a connu les traditions de l'anti- 
quité, ou plutôt qui leur a donné naissance. Les Tritons, les 
Néréides sont des échantillons d'espèces existantes et qui 
ne sont que momentanément perdues ; la constatation de 
ce fait nous fera le plus grand honneur sous le rapport de 
la science. 

" J'achève en ce moment la liquidation de ma maison de 
Déguisements Physiologiques, elle s'annonce sous les aus- 



58 UNE RÉVOLUTION VEGETALE. 

pices les plus favorables; c'est une idée excellente et que 
je te dois; les bénéfices déjà réalisés m'ont permis de passer 
assez grassement les jours gras. Je cherche maintenant une 
opération nouvelle pour passer le carême ; mais comment 
songer à ses intérêts particuHers en présence des maux qui 
menacent l'humanité? 

" Un règne tout entier de la nature se révolte : voilà 
1 affreuse nouvelle que j'avais à t'annoncer. 

" Tu connais mon amour pour l'horticulture, délassement 
de toutes les grandes âmes : j'ai sur ma fenêtre deux rosiers 
du Bengale et un basilic. Grâce à mes études approfondies 
sur les poètes orientaux, le langage des fleurs et des plantes 
m'est familier. Comme je m'approchais de mon jardin 
suspendu pour observer les effets du printemps qui s'avance, 
j'ai surpris le secret d une conspiration dont le zéphyr 
colporte le mot d'ordre d un calice à l'autre; les fleurs ne 
pouvaient choisir un complice plus zélé. 

" Il s'agit d une levée de corolles et de pétales contre 
r homme. Le parterre et le potager se donnent la main , 
le vase et la cloche bientôt sonneront l alarme ; l esprit 
de révolte s'est glissé au milieu de toutes les étamines ; le 
soleil et la vengeance animent tous les pistils. L'artichaut 
prépare ses pointes en silence ; le melon se fabrique une 
armure à l'épreuve du couteau; j'ai entendu un chœur 
de concombres qui conspiraient en chantant l'hymne 
révolutionnaire : 

Xous filtrerons dans la carriî're, 
Quand nos aînés n'y seront plus. 



UXE RKVOLUTION VEGKTALP:. 



59 



" J'ai fait une tournée dans la campagne pour herboriser 
quelques nouvelles ; un frissonnement caché parcourait les 
plates-bandes d'oseilles ; une rumeur sourde circulait de 
la laitue à l'épinard et du céleri à la chicorée. Les con- 
spirateurs n'attendent plus que le signal. 

" Une sensitive , ennemie jurée des émeutes , et une 
immortelle, conservateur et partisan dévoué du statu quo , 
m'ont révélé tous les détails du complot. C est une plante 
de rien, une tige sortie des rangs les plus infimes de la bota- 
nique, le chardon en un mot, qui s'est mis à la tête de la 
révolution : il n'y a que les gens qui n'ont rien à perdre qui 
aiment le changement. Muni des renseignements néces- 
saires , je me suis rendu à l'endroit choisi comme point de 




réunion par les chefs de la révolte ; là , j'ai pu me convaincre 
que les plantes étaient organisées depuis longtemps en 




LE RÉVEIL DES PLAHES. 



/ / 



UNE REVOLUTION VEG?:TALE. 61 

société secrète, se subdivisant en centuries, décuries, ventes 
et sous-ventes ; cette classification, aussi peu prévue par la 
police que par Linnée, m'a donné une haute opinion des 
forces des conjurés. 

• Rien n'est dangereux comme un prolétaire éloquent ; 
le chardon l'a bien prouvé dans cette circonstance. L'assem- 
blée était au grand complet , toutes les classes du règne 
végétal avaient là leurs représentants. Promenant ses 
regards sur tous les spectateurs, Catilina s'est levé, et a pris 
la parole en ces termes : 



ARBRES ET ARBUSTES, PLANTES ET ARBRISSEAUX, 

" Le moment est venu d'arracher la bêche , la hache et 
la serpe des mains de nos éternels oppresseurs. Nous ne 
voulons plus être taillables, rognables et corvéables à 
merci. Plus de ces alliances monstrueuses qu'on nous 
impose sous le nom de greffe. Le droit de greffage est 
mille fois plus odieux , plus immoral , que celui de jam- 
bage contre lequel l'espèce humaine s'est tant de fois 
insurgée. ( Marques d'assentiment dans l'auditoire.) — Pavots , 
sortez de votre sommeil, on en veut à vos têtes ! — 
Pensées , soucis , secouez la molle rêverie dans laquelle 
vous êtes plongés! — Roses, œillets, marguerites, jas- 
mins, laissez là vos amours , quittez vos robes de fête 
pour l'armure des combats , si vous voulez que l'homme 



6â 



UNE REVOLUTION VEGETALE. 



" cesse de fabriquer avec votre sang d'impures essences 
'. et d'odieux cosmétiques. — Et vous, légumes, peuple 
" industrieux et fécond , souffrirez-vous qu'il vous arraclie 
" vos enfants dès l'âge le plus tendre , pour les dévorer 
" sous le nom de primeurs! (Un ognon verse des larmes.) 
" — C'est pour les premiers-nés de 1 artichaut qu'a été 
" inventé le supplice de la poivrade et du beignet. 
" Ecoutez les cris des victimes qui vous demandent ven- 
" geance du fond de la poêle à frire. ( Frémissements. ) — 
• Champignons naissants qu'on arrache à voti'o couclie 




paisible , au lieu du suc chéri des gastronomes , distillez 
désormais un poison mortel! — ^ Cornichons , l'iiomme, 



UNE REVOLUTION VEGETALE. 



63 



non content de vous condamner au bocal à perpétuité , 
calomnie votre intelligence! (Murmures au banc des cornichons.) 




— Quant à vous, cantalous ! serez-vous toujours les melons 
de la farce ? — Le radis consentira-t-il à passer éternel- 
lement pour un hors-d'œuvre aux jeux de la postérité? 
Et le petit-pois ne se changera- t-il jamais , pour frapper 
ses tyrans, en vme balle saintement homicide î 
' Non , les choses ne dureront pas ainsi ; l'indignation 



64 UNE RÉVOLUTION VEGETALE. 

•' qui VOUS anime m en est un sûr garant. Aux armes , 
• enfants de la race végétale! Aux uns l'immortalité du 
'• triomphe , aux autres l'immortalité du trépas. Le saule 
" pleureur versera quelques larmes sur notre tombe , et le 
•' cyprès prononcera F oraison funèbre des braves morts 
•' pour la liberté ! » 

" Là-dessus, rassemblée s est séparée dans le plus grand 
enthousiasme. Les asperges surtout avaient la tête montée, 
et les cœurs froids des citrouilles elles-mêmes s étaient 
exaltés. Le tabac seul a gardé une attitude pleine d'indiffé- 
rence ; il n'a pas cessé de fumer sa pipe pendant toute la 
harangue du chardon. 

" Si la discorde ne se met pas parmi les conjurés, c'en 
est fait de la cuisine. Mais déjà les cryptogames ont formé 
un parti sous la dénomination de politiques ; la guerre civile 
a commencé par une dispute mêlée de coups entre la canne 
à sucre et la betterave, dispute qui ne s'est terminée que 
par r intervention j tardive , hélas ! ) de la carotte. 

" Que faire maintenant! Dois-je prévenir la société de 
ces menées qui tendent à saper la gastronomie jusque dans 
ses fondements! Non; il vaut mieux garder le silence, et 
chercher dès à présent une invention qui remplace les 
légumes. 

" Qu'en dis-tu! 

" Mais j'oublie que tu ne peux pas me répondre, mon 
cher Krackq; hâte-toi cependant de me renvoyer ta bouteille, 
que je confie à la boîte aux lettres de l'océan. - 




©©[i^iliAT [Dtl [DHyX ^A1F[F0 



yiei ¥@Yâ©i ©»â^\^^B(k.. 



Inventer, c'est voyager 

Prince Pickleb-Wlskai*. 

Au mois d'avril plante les clioux, et méfie-toi de tes omis. 

Mathieu LASHSBEnc. 






Attila meurt étouffé dans son lit des suites d'une indi- 
gestion , et r empire du monde lui échappe ; un âne en 
passant broute un chardon , et les plantes sont obligées de 
rentrer sous le joug de l'homme : à quoi tiennent les révo- 
lutions ! 

Les réflexions philosophiques élèvent l'ame , mais elles 
ne nourrissent pas le corps ; Puff le comprit bien, lorsque, 
après avoir vu le chef de la révolte potagère broyé sous la 
dent d'un baudet, il se livra au rapprochement que nous 
venons de rapporter. A quelle industrie se vouera-t-il main- 
tenant qu'il ne peut plus compter sur le légume artificiel ( 
Puff songea qu'il n'avait point eu recours encore aux belles- 
lettres. Du potiron à la littérature, il n'y a qu'une tranche, 
se dit-il; les voyages sont à la mode, écrivons un voyage, 
cela me rapportera bien de quoi dîner. J'ai un titre ; pour 
peu que je trouve un éditeur, mon voyage est fait. 

9 



QQ UN VOYAGE D AVRIL. 

Quelques jours après , on lisait dans tous les cabinets de 
lecture le livre de Puff intitulé : Un Foyagc d'Avril; nos 
lecteurs nous sauront gré de leur épargner les trente-cinq 
centimes que leur coûterait la location de cet ouvrage, 
dont nous allons reproduire au hasard quelques chapitres. 



LES POISSONS D'AVRIL. 



On a peut-être trop vanté les cannes à parapluie ; les 
cannes à chemin de fer me semblent bien préférables en 
voyage. Quand on est fatigué d'aller trop vite, on ramasse 
sa route à ses pieds , on l'enferme soigneusement dans le 
tube préparé à cet effet, et l'on flâne tranquillement, son 
chemin de fer à la main. C'est ce que j'ai fait ce matin pour 
suivre plus à mon aise les bords fleuris d'une petite rivière 
qui n'est pas la Seine. 

De méandres en rêveries, je me suis trouvé en face d'un 
barrage naturel d'où l'eau s'échappait entre les rochers pour 
retomber dans un bassin pur et limpide comme un lac. 
Masqué par un rideau de peupliers , je contemplais cette 
cascade dans le genre Watteau, lorsque des éclats de rire 
ont retenti à quelques pas de moi. C'est sans doute quelque 
Faune qui poursuit la Naïade de ces lieux, ne faisons pas 
de bruit, il s'agit de prendre la mythologie en flagrant 
délit. 

Au lieu de Faunes, j'ai aperçu au sommet du rocher une 




LIS ^@0gS@ff^8 ©p^WHOLo 



UN VOYAGE D AVRIL . 67 

bande joj^euse de poissons donnant un rude démenti au 
proverbe qui les représente muets. Est-ce que ces poissons 
réduits à l'état sauvage mangeraient leurs semblables ? me 
suis-je demandé avec terreur , en voyant la troupe écaillée 
armer ses lignes et les jeter dans l'eau, cette fois dans le 
plus grand silence. 

A peine une minute s'était -elle écoulée qu'un jeune 
poisson rouge a retiré sa ligne , au bout de laquelle frétillait 
une petite femme qui avait déjà avalé plus qu'à moitié 
l'épingle de diamants, amorce perfide à laquelle elle s'était 
laissé prendre. Mes yeux se reportèrent vers le bassin ; il 
était rempli d'hommes et de femmes dont la transparence 
de l'onde me permettait de suivre tous les mouvements. Ils 
se dirigeaient avec rapidité vers les appâts qu'on leur ten- 
dait ; croix d'honneur, épaulettes, bourses d'or, ils avalaient 
tout avec une voracité déplorable. 

Je m'aperçus alors que j'étais dans un bois enchanté : les 
feuilles des plantes étaient des écus, et les arbres portaient 
des lingots en guise de fruits. Je m'attendais à voir voltiger 
à l'entour des papillons et des oiseaux humains ; mais ma 
présence les effarouchait sans doute. 

Au bout d'un quart d'heure, les poissons avaient terminé 
leur pêche; ils remplirent leurs paniers, mirent leurs lignes 
sur leurs épaules, et bientôt l'écho ne m'apporta plus que 
le refrain affaibli de cette chanson : 



Poisson , parle bas ; 
Le roi des mers ne t'échappera pas. 




Voitores- Fauteuils el Voitures - Clochers. 



UN VOYAGE D AVRIL. 



69 



COMME A LONGCHAMPS. 

Des candélabres , des colonnes rostrales , des arbres 
asphyxiés par le gaz, de la boue et de la poussière. 

Des badauds sur la chaussée, des voitures qui passent, les 
unes basses comme des fauteuils à quatre roues, les autres 
si élevées que le cocher qui les conduit ressemble à un coq 
sur le clocher d'un village. 

Des robes de satin, des chapeaux de^gaze, des coiffures 
extravagantes, des chaussures idem. 

Un homme se laissant fièrement traîner par un chien 
en lesse qui porte écrit sur son collier : ■ J'appartiens à 
M. le comte Alcibiade de Terre-Neuve. » 




70 UN VOYAGE D AVRIL. 

Décidément je suis dans une capitale. 

Mais dans quelle capitale? Voilà la question. 

J'ai beau regarder à travers les stores des épuipages , je 
n'aperçois que des perruques ou des chapeaux sur des têtes 
de bois ; dans quelques-unes, des mannequins habillés avec 
le plus grand luxe et la plus grande recherche. 

Il paraît que dans ce pays la mode est de se faire repré- 
senter dans les promenades publiques par des Sosies en 
plâtre, en bois ou en cire. On fait de l'élégance en effigie. 
Robes , coiffures , écharpes , diamants , tout ce qui résume 
la beauté , le luxe ou la réputation de la personne , est au 
rendez-vous ; elle seule est absente. On ne pouvait trouver 
un moyen plus ingénieux de poser sans fatigue. A quoi bon 
du reste la personne? On ne va là que pour voir des habits. 
C'est en songeant aux solennités de la mode, que le pro- 
phète s'est écrié : Mannequin des mannequins, et tout n'est 
que mannequin ! 

Que vois-je sur la chaussée? Des brodequins qui se 
promènent , des cannes qui portent haut la tête en donnant 
le bras à des capotes ; des bottes marchent crânement le 
chapeau sur l'oreille : continuation du même système. Les 
tailleurs , les chapeliers , les bottiers , les modistes , ont 
trouvé le moyen de supprimer l'homme qui leur servait 
d'enseigne vivante. La réclame s'est simplifiée en se perfec- 
tionnant. 



UN VOYAGE D AVRIL. 



Tl 




Après tant de mannequins, je trouve enfin un homme. 
Un inconnu s'approche de moi hi cravache à hi main, et 
me force d'admirer une amazone qui passe. 

C'est la duchesse d'Alezan, me dit-il, la première des 
écuyères de son temps ; c'est elle qui a inventé une machine 
à double pression pour faire maigrir les grooms. Voyez sur 
le sien les résultats de son système. Elle monte Pichenette, 
issue de Chip of the OUI Block et de Lanterne Magique , 
son groom est sur Marionnette, fille de Mélodrame et de 
Napoléon. Il n'y a pas de chevaux plus nobles dans tout le 
Stud-Dook. Voyez comme son encolure est hardie, son 
jarret vigoureux, son poil luisant; on ne saurait avoir plus 
de race et plus de grâce. 



12 



UN VOYAGE D AVRIL. 



Il faut que je sois dans une capitale excessivement civi- 
lisée ; les chevaux y font aristocratie. Assez de sport comme 
cela; quittons ce cicérone officieux et allons dîner. 




TOUJOURS COMME A LONGCHAMPS. 

Je sens que le beefsteack qu'on vient de me servir n était 
qu'une ingénieuse application du caoutchouc à la nourriture 
humaine. Je ne suis pas sans inquiétude sur les suites de 
mon dîner. N'importe ! lisons les journaux, la politique aide 
à la digestion. 

— Garçon , un iournal ! 

Le garçon m apporte l'Echo des Boudoirs. 

— ^lais c'est un journal politique qu'il me faut. 

Le maître du restaurant me répond que le seul journal 
politique de 1 endroit est l'Echo des Boudoirs, organe des 
conservateurs ; les radicaux viennent de fonder aussi une 
gazette , mais on ne saurait encore rien préjuger sur son 
avenir. Le maître du restaurant me fit connaître alors la 
constitution du pays dans lequel j'avais l'honneur de me 
trouver. Ici les plus grands poètes sont ceux qui font le 
mieux les rébus; les écrivains les plus lus sont ceux qui 
font des articles de modes; les honnnes d'état sont des tail- 
leurs. Le système représentatif fonctionne au moyen de deux 
cliambres qui sont appelées à voter sur tous les projets de 
robes et sur tous les patrons d'habits que présente le gou- 
vernement. Dans ce moment 1 opposition venait de rem- 
porter un léger avantage au sujet des camails-paletots, dont 



71 UN VOYAGE D AVRIL. 

l'adoption était vivement combattue par le ministère. Le 
pouvoir semblait bien près de lui échapper, si j'en juge par 
le premier-Longchamps de FEcJio des Boudoirs. 



" L'opposition vient d'obtenir un triomphe dont les con- 
séquences menacent l'état social tout entier. Déjà en sou- 
tenant que nos dandys ne portaient plus que des palatines 
à queue d'hermine, le parti radical avait laissé entrevoir 
ses projets. Il s'agit de bouleverser l'ordre des costumes, 
et de proclamer la promiscuité des vêtements. Des doc- 
trines aussi subversives ne sauraient prévaloir ; les gens 
de goût en feront promptement justice ; nous adjurons 
tous les bons citoyens de se rallier à nos opinions. 

" Le ministère est décidé à dissoudre les chambres et à 
en appeler au bon sens du pays. Fermeté, courage, union, 
voilà notre devise ; le camail-paletot ne sera pas ratifié 
par la nation. Les sexes ne perdront pas les marques dis- 
tinctives qui les caractérisent; l'hydre de l'anarchie aura 
levé en vain sa tète hideuse. 

" Nous profitons de cette occasion pour annoncer à nos 

lecteurs que les culottes écossaises sont toujours très-bien 

portées , et que le cosmétique dit // /a Ihiigravc est le 

seul breveté pour empêcher la chute des cheveux et des 

• dents. " 

A peine ai-je le temps de finir cet article qu'on m'apporte 
encore tout humide le premier numéro du journal de l'op- 
position. Voici ce que j y trouve : 




Camail-Paletot des magasins de M***. 
Pipe de la fabrique de M""*** brevetée par 8. M. la 



UN VOYAGE D AVRIL. 75 

" Le pays a déjà prouvé de quel côté il se rangerait, si le 
" ministère était assez imprudent pour recourir à une disso- 
" lution. Les femmes adoptent le costume et les habitudes 
'• des hommes avec un empressement qui fait le plus grand 
" honneur à leur patriotisme. Nos élégantes ne se montrent 
" plus en public qu'avec des pipes de terre ou d'écume de 
" mer. N'est-ce point là en effet d'où Vénus est sortie? Tout 
" fait présager que le camail-paletot remplacera le lourd et 
" incommode vêtement des hommes. Nous arriverons ainsi 
" peu à peu à cette égalité des sexes qui doit être le but de 
" toute saine politique. 

" Nous saisissons avec empressement cette occasion pour 
" prévenir nos abonnés que les culottes écossaises sont 
" toujours très-mal portées, et que le cosmétique dit à la 
" Bargrave est plus que jamais breveté pour accélérer 
" la chute des cheveux et des dents. » 

Heureux PufF! me suis-je écrié en terminant ma lecture, 
tu manges du caoutchouc en guise de beefsteack, et tu vas 
assister à une révolution ! 

( Sera continue. ) 



DES MARIONNETTES 



Dîs goûls el des couleurs il faul loujours disputer. 

Un Or ix7.r-Vi\ot. 

Le peintre, c'csl le poigrel! 

MlciiKi.-Axr.K. 






llahblle ne put donc allumer son cigare , ce qui est 
excessivement désagréable pour un fumeur ; mais il aperçut 
le petit pantin qui remplaçait la lumière du transparent ; 
aussitôt il fit jour. Ce pantin m'a l'air fort intelligent, pensa 
notre voyageur ; demandons-lui des renseignements et du 
feu . 

Le pantin fit deux ou trois brrrttt et cinq ou six gam- 
bades. Hahblle , avec son intelligence ordinaire, comprit 
(]ue le pantin avait voulu lui dire : • Suivez-moi ! " Et il se 
mit à le suivre. 

Ils entrèrent d abord dans une salle assez vaste où le jour 
pénétrait à travers des cliâssis. Des toiles, des vases brisés, 
des bustes en plâtre , un râtelier de pipes culotées , de 
vieilles armes et de vieux babuts donnaient à cet appar- 
tement un air de ressemblance frappante avec un atelier. 
Hall bile aperçut en effet trois peintres qui balayaient leur 
toile sans paraître s'émouvoir de la présence d'un étranger. 




le premier, nonelialanimonl élendii sur un fauteuil, fumait en remaniant le plafnmi; son pied seul se 
promenait sur la loile averla rapidité et la sûreté de talon d'un maître ronsomnié. h (jucliiues pas, il eut 
terminé son tableau , qui renfermait plus de soixante figures. 

A côté de ce pictoripèdc peignant <à brosse abattue, le second artiste, surnommé par ses contemporains 
Brosseniiuene , enlevait une bataille de quinze mètres avec ini entrain qui lui laissait à peine le temps de se 
retourner pour prendre de la couleur avec son pinceau. 

Le troisième peintre, que le petit pantin semblait considérer avec une attention toute particulière, n'axai! 
qu'une patte; mais elle valait bien si\ mains. Il excellait dans le portrait, et se nommait Manopatte. 



78 



LE ROYAUME DES MARIONNETTES. 



Dans un atelier voisin , un peintre , à cheval sur son 
dada raphaélique , décalquait force jambes et draperies 




sur de vieilles peintures. Évidemment c'était un grand 
maître, car il traînait une longue queue de disciples et 
d'apprentis. 



LE ROYAU.ME J)ES M ARIONNEITES . 



79 



Hfihblle, portant ses regards vers une fenêtre de l'atelier 
qui donnait sur la campagne, aperçut deux paysagistes qui, 
pleins d'ardeur et exposés aux rayons d'un soleil non moins 
ardent, s'évertuaient à peindre une vaste étude de bouleaux. 




Il apprit avec admiration qu'un de ces consciencieux 
artistes, s' étant imposé la tâche de reproduire un palmier 
dans ses moindres détails, avait vu trois fois fleurir et 
défleurir son modèle avant que cette œuvre de patience 

fût parcH'hcvée. 



80 



LE ROYAUME DES MARIONNETTES. 



Il S agissait pour tous ces peintres , travaillant comme des 
fourmis menacées d'un orage, d'avoir terminé leurs tableaux 
avant 1 époque irrévocablement fixée pour lexamen ; et déjà 
la figure de leur juge leur apparaissait avec terreur dans son 
aveugle impartialité. 




L 



DES MARIONNETTES. 



L'art ! oh l'ail ' hû tsl un sact. 

Toi-s LES Critiqves. 



Eh quoi ! se dit Hahbiie , il y a donc des jurys 
partout! Ce conseil des quinze-vingts exerce son influence 
ici comme sur la terre ; il a droit de vie et de mort sur 
les œuvres d'art. Tribunal secret, personnification terrible, 
il prononce la déportation , F exil , sans rémission et sans 
appel. jMinotaure insatiable, il dévore peut-être deux ou 
trois mille tableaux par an. Pauvres artistes, que je vous 
plains ! 

En ce moment , une douzaine de tapissières , pour ne 
pas dire de tombereaux , pénétraient dans la cour du palais 
des Beaux-Arts. Les voitures de déménagement étaient 
pleines de chefs-d'œuvre. C'étaient les artistes à la mode 
qui attendaient le dernier jour pour faire leurs envois au 
salon. L un d'eux, peintre officiel sans doute, avait ob- 
tenu la permission de faire démolir une des portes du 
Louvre pour donner passage à une de ses compositions. 
Ce grand artiste était habitué depuis long-temps à mesurer 
le génie à la toise. 



82 



LE LOUVRE DES MARIONNETTES, 




C'était de tous côtés une cohue , un empressement , un 
tumulte extraordinaires. Gens de peine occupés à clouer 
la gloire des artistes , commissionnaires portant sur leur 
dos des hottes de chefs-d'œuvre , peintres rayonnant déjà 
de l'immortalité promise par les amis du feuilleton , in- 
fortunés courbés sous le poids d'un refus , badauds et 
critiques , curieux et marchands , chacun attendait avec 
impatience le moment de pénétrer dans le sanctuaire de 
l'exposition. 



LE LOUVRE DES MARIONNETTES. 83 

L'heure sonne ; aussitôt tout le monde se précipite , et 
Hahblle se trouve porté par la foule au milieu du salon 
carré. 

Un de ses voisins avait laissé tomber son livret. Chose 
étrange ! le propriétaire , loin de se baisser pour le ramas- 
ser , continua son chemin sans même détourner la tête. 
Hahblle s'empara du cicérone broché , et y lut les indi- 
cations suivantes, qui se rapportaient toutes aux tableaux 
exposés dans le salon d'honneur. 



EXPLICATION DES OUVRAGES 

DE PEINTURE, SCULPTURE, ARCHITECTURE, GRAVURE ET LITHOGRAPHIE 

Exposés au ]fliisée royal 

pour l'année présenle, y compris les années précédenles el celles qui suivront. 

— ° -> -"> Ii> * * " Cl C. " C ° — 



XiEBLAIffC (AnASTASIUs) , PASSAGE ViOLET, 6, 

100 — L'Ange de la Peinture implorant la miséricorde divine pour le 
jury. 

VERTCHOUX ( Gaspard ) , rue des Poirées , 29. 

200 — Une églogue de Virgile. 

Tityre , tu patulse recubans sub tegmine fagi , 
Sv'lvestrem tenui musam meditaris avenâ. 



84 LE LOUVRE DES MARIONNETTES. 

DUFI.OT (Neptune), passage du Caire, 32. 
410 — Le passage de la Mer Rouge. 

BICEPS (FORTUNIO), PLACE DE l'ÉcOLE-DE-MÉDECINE , 23. 

320 — Deux torses de Vestales. 

BOUILLY ( Anatole ) , barrière des Vertus , 17. 

802 — Enfants jouant avec des hannetons. 

Les liannetons , fils du printemps , 
Oui se nourrissent de verdure , 
Font les délices des enfans 
Et rornenient de la nature. 

DuraoRTiER ( Nicolas ) , 

No (.luiinaiit pas son adresse pour (iii un ne lui suppose pas l'ignoble pensée de cliercher 

à vendre ses tableaux. 

101 — Vagues irritées. 

Le talent d'un peintre consiste dans la façon dont il sait mettre en saillie 
ses plans de devant. 

WiNCKELMANN. 

COCCYX I Michel), a Bruges, carrt.four d'Enfer, 27. 
1843 — l'n dessus de tabatière représentant le Jugement dernier. 

SH-WPI.KI.MCSSTH ( CoNRAD ] , DE MuMCH. 

130 — Portrait de ^I""' P. de L. , de son chien et do ses diamants. 

BAUDRICHON (Numa), RUE DorÉe , 13. 

9999 — Une bordure de deux mille francs d'après le procédé Ruolz et 
Elkington. 







LE L©^MRË. ©gS M]^^a@MKllTT[ 



LE LOUVRE DES MARIONNETTES. 85 

MiERis (Jean-Ignace-Isidore), quai des Lunettes, 88. 
688. — La lecture du journal. 

- — — o-D-ao-o-Cigg^f-o-c-c-c-o 



Besicles , lorgnons , les yeux et les verres , les livrets 
et les hommes , chacun admire ces chefs-d'œuvre à sa 
manière. Un homme traverse les rangs en vendant un 
journal trois sous ; c'est le journal du soir , qui dans ces 
régions paraît le matin ; Hahblle l'achète. L'exposition est 
ouverte depuis deux heures à peine, et déjà la critique a 
dit son dernier mot sur l'exposition. 

•' Le salon de cette année est de beaucoup inférieur à celui de l'année 
dernière. 

" Nos meilleurs peintres n'ont rien exposé. 

" L'art est dans une déplorable décadence , l'art est mort , l'art 
s'en va ! " 

Voilà pour les considérations générales. 

" Rien n'est comparable à la bataille de notre grand peintre Jérôme 
Tulipier. Quelle mêlée ! quel choc ! quel tourbillon ! quel ouragan ! 
quelle trombe ! Têtes furieuses , bras menaçans , sabres et épées , tout 
cela vit , sort de la toile et combat. Les gardiens feront bien d'empê- 
cher les visiteurs d'approcher de ce tableau , de peur d'accident. 

" Ce matin , en ouvrant les fenêtres pour donner de l'air à une dame 
qui venait de s'évanouir suffoquée par la chaleur, on a \ii les oiseaux 
se précipiter sur le paysage de notre célèbre Thomas Gorju repré- 
sentant un verger de Normandie. En un clin d'œil cette toile a été 



86 



LE LOUVRE DES MARIONNETTES. 



becquetée. L'artiste, qui voulait la conserver à son pays, avait refusé 
cent mille roubles de son tableau. 




" L'éclat d'un Soleil levant a ébloui tous les regards, jusqu'à ceux d'une 
taupe qui était parvenue à s'introduire dans le salon. 

» Notre célèbre peintre de nature morte Swidermann n'a exposé cette 



LE LOUVRE DES MARIONNETTES. 



81 



année qu'un seul tableau , un petit couteau et un simple ognon coupé 
sur une table. 

» En sculpture , nous mentionnerons le Doigt de Dieu , œuvre 
gigantesque dont l'originalité dépasse les plus belles conceptions de 
l'antiquité et de la renaissance. L'auteur de ce morceau colossal y 
travaillait depuis vingt ans ; il l'a achevé ce matin même dans la 
salle de l'exposition , en vertu d'une permission spéciale : faveur 
inouie, dans laquelle le doigt de Dieu se fait bien voir. - 




ancvieRE 



Voilà pour la critique impartiale. 



Hahblle se croyait encore sur la terre ; il s'aperçut de 
son erreur lorsqu'il mit le pied dans un salon dont l'entrée 



88 



LE LOUVRE DES MARIONNETTES. 



était signalée aux femmes et aux enfans. Tant pis ensuite 
pour les personnes du sexe qui s'y hasardaient. Ce salon 
était réservé aux sujets spécialement anacréontiques et 
badins. On voyait là l'art en déshabillé et la muse en 
peignoir. Hahblle eut à peine le temps de jeter un coup 
d'œil dans ce musée secret ; quatre heures venaient de 
sonner. On le mit poliment à la porte. 




SJii i©LW 



CONJUGALE. 



L'attraction jigil tous les corps. 
Il faut des époux assortis, 



Les liens du mariage sont indissaluth. 

M. LK MaIRB Ot' 15e ABR0^D199EMK:<I. 






— Vous avez l'air passablement étonné de tout ce que 
vous voyez , mon cher monsieur , dit le pantin à Hahblle 
qu'il venait d'accoster sur la place publique ; et je parie 
qu'il y a une foule de choses que vous voudriez bien me 
demander. 

— Seigneur, je l'avoue, répondit Hahblle; et si vous 
vouliez seulement me dire où je suis ? 

— Je ne vous dirai rien du tout ; vous êtes curieux , 
tant mieux ; mon bonheur sera que vous enragiez. Vous 
voyez devant vous le plus fantasque de tous les pantins. 



13 



90 UNE ECLIPSE CONJUGALE. 

Je veux vous faire crever de curiosité ; ce que vous avez 
vu jusqu'ici n'est rien en comparaison de ce que je compte 
vaus montrer. Surtout ne me demandez rien si vous 
voulez savoir quelque chose ; ne répondez que lorsque je 
vous interrogerai , et partons. 

Hahblle comprit qu'ayant affaire à un dieu plus fort 
que lui, le mieux était de se soumettre à ses volontés. 
Il suivit donc le petit pantin , qui ne marchait qu'en 
faisant des cabrioles. 

Après avoir parcouru une vaste plaine couverte d'arbres 
et de plantes qui jouaient le carton, et de fleurs qui 
paraissaient être en gaze et en papier, Hahblle se trouva 
sur une éminence d'où il apercevait une immense étendue 
de pays. Nul bruit, nul souffle d'air, nul chant d'oiseau 
n animait cette solitude ; le paysage était éclairé , mais on 
ne voyait aucun rayon qui expliquât ce phénomène ; et 
lazur atmosphérique avait toutes les apparences d'un 
vaste crêpe tendu sur ce singulier pays. 

Hahblle ne put s'empêcher de s'écrier : Où diable est 

donc le soleil ? pourquoi les vents retiennent -ils leur 

haleine î et pourquoi n'entends-je pas chanter les oiseaux! 
— Il me semble, Messire, que vous m'interrogez, lui 

dit le pantin d'un air courroucé. Que cela ne vous arrive 

plus ; je suis bon pantin , mais je n'aime pas qu'on me 

contrarie. 

En même temps il frappa la terre du talon , et on en 

vit sortir une espèce de trépied qui soutenait une boîte en 

forme de lanterne magique. 



UNE ÉCLIPSE CONJUGALE. 91 

— Jeune homme , appliquez votre œil contre ce verre , 
et dites-moi ce que vous vo^'ez. 

• — Seigneur, j'aperçois au milieu des nuages un palais 
qui brille , et dans ce palais une chambre , et dans cette 
chambre un lit, et dans ce lit un homme qui vient d'éteindre 
sa bougie ; il a devant sa fenêtre une singulière paire de 
rideaux. 

— Et puis ! 

— A l'étage supérieur se trouve aussi une chambre , 
et dans cette chambre un lit , et dans ce lit une jeune 
femme qui se lève encore toute endormie , et qui me 
paraît dans une posture assez délicate. 

— Il n'y a rien de délicat à mettre ses jarretières ; 
Et puis ( 

— Un homme dont la tête me semble couverte d'un 
chapeau tressé de rayons , se dirige vers ce palais ; il porte 
à la main une houlette , et se fait suivre de plusieurs 
moutons . 

— • Jeune étranger, tout ceci vous étonne, n'est-ce 
pas! 

— Hahblle baissa la tête sans répondre. 

— • Très-bien ; j'aime votre discrétion , vous méritez une 
récompense. Vous demandiez tout-à-l' heure , poursuivit le 
pantin, où diable était le Soleil t II est dans son lit, où 
vous venez de l'apercevoir. Il n'y a pas une heure qu'il 
s'est couché derrière un rideau de peupliers , pour ne pas 
faire mentir les poètes. Cette femme qui m^t ses bas 
à l'étage supérieur, c'est madame la Lune. Cet homme 



9:2 



UNE ECLIPSE CONJUGALE. 



dont le chapeau semble tressé de rayons , c'est l'astre du 
Berger ; il se met en route pour faire lever le Soleil , qui 




est assez paresseux quelquefois , surtout lorsqu'il rêve 
à ses bonnes fortunes. Vous n'ignorez point que le Soleil 



UNE ECLIPSE CONJUGALE. 93 

et la Lune ne font pas bon ménage. Le président du tri- 
bunal de première instance du ciel a même été obligé de 
prononcer la séparation de corps : monsieur et madame 
avaient fait assez de fredaines pour justifier cette décision. 
C'est en vain que pour se blanchir l'épouse essaierait de 
mettre en avant Actéon ; l'histoire de ses amours avec 
Endymion est trop publique pour que la Lune puisse 
faire croire à sa vertu. Quant au Soleil, il ne prend pas 
même la peine de cacher ses relations quotidiennes avec 
Téthys ; pour elle il abandonne le domicile conjugal , sans 
compter mille amourettes avec les Nymphes , Dryades , 
Hamadryades, et autres lorettes du ciel. Jamais flagrant 
délit ne fut mieux constaté de part et d'autre. La sépa- 
ration était donc de toute nécessité. Les deux époux ont 
conservé l'un pour l'autre une aversion trop légitime. 
Pour les punir du mauvais exemple qu'ils avaient donné, 
le président, en ordonnant la séparation de corps, a ajouté 
toutefois qu'attendu les circonstances atténuantes , le Soleil 
et la Lune se rencontreraient à certaines époques , et 
seraient tenus de s'embrasser en présence de toute la 
cour. Sur la terre on appelle cela... 

— Une éclipse, Seigneur t répondit Hahblle, 

— Je vois , mon cher , que vous êtes savant ; cela me 
fait plaisir. Sachez donc qu'une éclipse doit avoir lieu 
aujourd'hui même ; placez votre œil sur le verre à gauche 
et regardez en bas , vous reconnaîtrez une foule de téles- 
copes observant officiellement ce que les gens savans 
comme vous nomment un phénomène céleste , et ce 



94 

UNE ECLIPSE CONJUGALE. 

qui n'est, à vrai dire, quune .-eprésaille de la .«orale. 



-\\\- 
N:^^.^ 








C'est grande fête aujourd'hui dans le ciel. Si vous nave. 
P- la vue courte, vous devez certainement voir les Si.nes 




[Pl^[|©^!li^TO@lî^S ©' 



©@1M11T[ 



U\E ÉCLIPSE CONJUGALE. 95 

du Zodiaque danser la sarabande ; c'est maintenant à leur 




tour de se moquer du Soleil. Je sais une petite Comète 
à laquelle maître Phœbus dit des douceurs , qui serait bien 
contrariée d'apprendre ce qui va se passer ; elle serait 
capable de se précipiter du haut du cinquième ciel sur la 
terre : ces comètes sont jalouses comme de vraies grisettes. 
Heureusement personne ne la mettra au fait , et elle conti- 
tinuera à se promener sentimentalement dans l'espace , 
sans se douter de l'infidélité forcée de son amant. Le 
moment critique doit être venu. Dites-moi quelle figure 
font les deux époux. 



96 



UNE ECLIPSE CONJUGALE. 



— Seigneur, ils font assez bonne contenance pour le 
moment ; mais pourquoi ne vous en assurez-vous pas 
vous-même ( 

— Ah ! ne me le demande pas ! dis-moi plutôt si tu 
ne vois rien paraître à l'horizon ? 

— Maintenant que la Lune et le Soleil ont disparu , je 
vois s'avancer sur les nuages une beauté radieuse. Quoique 
des diamans brillent dans ses cheveux , sa démarche est 
timide et ses regards sont doux : on dirait Vénus , l'étoile 
d'amour. 

— Ah ! cruel , en la nommant tu me perces le cœur ! 
En même temps le pantin s'évanouit. 




LES AMOURS 

D'UN PANTIN ET D'UNE ÉTOILE. 



Je chéris le mystère, et parle sans détour; 

Je Dcijuis imcDorteL et je meurs chaque jour. 
J'en ai trop dit, je me trahis peut-être: 
Mais achevons ce portrait ingénu ; 
Malheur à toi si tu dois me connaître ! 
à toi si tu ne m'as connu! 



Vos yeux sont d^s éioiks. 
Étoile de mes nuits! 



Lorsque de mes amours s'allumera l'étoile , 
Etc., etc., etc., etc., etc. 

Fragments d'un Classique-Vanckoucke 



\\'\. — Souvmvs '\\vV\w\«,î. iVw \.(wv\is *\.t Va wv\^V\voVo*j\fc. 



Il serait peut-être à propos de déterminer combien dura 
l'évanouissement du pantin ; mais les éléments nous 
manquent pour éclairer notre religion : sait-on au juste le 
moment où le bouton devient fleur, et la goutte d'eau 
cristal ( Ce qu'il y a de bien certain, c'est qu en reprenant ses 
sens il put entendre le coq annonçant le réveil de la nature. 
L'Aurore mettait ses gants roses pour soulever délicate- 

43 



98 



LES AMOURS 



ment le rideau noir de la Nuit, et l'allumeur de réverbères 
célestes approchait sa lanterne du lampadaire du Soleil. 



'//^y 




d'un pantin et d'une étoile. 99 

Charmes d'une belle matinée , quel cœur peut rester 
insensible à votre magie ( celui de notre pantin n'était pas 
fait pour vous résister. Un doux besoin d'épanchement 
s'empara de son âme; le sc»ufïle du matin ranima ses 
forces , bientôt il se releva ; les pantins n'aiment pas à 
rester longtemps étendus. A peine sur ses jambes , le nôtre 
s'écria en poussant un soupir douloureux : 

« Jeune témoin de mes faiblesses , je vois bien que 
je ne dois plus rien vous cacher ; apprenez donc mon 
histoire. 

.. Je suis fils d'une mère et d'un père inconnus. Un 
beau jour, je sortis des lèvres embaumées de quelque 
Nymphe qui soupirait amoureusement ; c'est ainsi que 
naissent tous les Zéphyrs; car, tel que vous me voyez, 
je suis né Zéphyr. 

.. En cette qualité , j'errais , je vagabondais dans l'es- 
pace. Comme je n'avais pas de parents pour surveiller 
mon éducation, j'étais un fort méchant petit espiègle. 
Je me glissais à travers les corsages les plus rigides ; je 
me jouais dans les boucles de cheveux , soulevant la gaze 
des prudes, dérangeant la coiffure des coquettes. Un 
vieux Faune de mes amis m'apprenait maints tours malins 
pour tourmenter les bergères innocentes, et je ne manquais 
pas d'en profiter. 

.. Un jour, je m'étais joint à une bande de Zéphyrs qui 
faisaient l'école buissonnière dans une forêt, lorsque je vis 
s'avancer une jeune et charmante fille posant à peine sur 
la pelouse un brodequin sentimental , et jetant des regards 



100 LES AMOURS 

de défiance autour d'elle : il s'agissait évidemment d un 
rendez-vous. Aussitôt je fais signe à mes compagnons, et, 
nous avançant à pas de Zéphyrs , nous entourons la belle 
amoureuse. Alors ce fut à qui de nous la tourmenterait le 
plus. Nous faisons voler son écharpe; son ombrelle fragile 
se brise; nous entrouvrons le fichu qui couvrait son sein. 
Le vieux Faune, caché derrière un arbre, riait aux éclats. 
Surprise, alarmée par cette brusque agression, la jeune 
fille fait en vain tous ses efforts pour nous résister ; déjà 
sa robe nous laissait apercevoir le bas d'une jambe char- 
mante , un souffle plus habilement dirigé allait consommer 
notre victoire , lorsque tout à coup mes compagnons , le 
Faune, la jeune fille, tout disparut; mes ailes tombèrent, 
et je me trouvai seul , grandi de quatre pieds , avec une 
barbe poudrée d'or, une tunique de pourpre, une couronne 
de roses sur la tête et une Ijre à la main. 

" Eperdu, terrifié, je cherchais à m expliquer les causes 
de ce changement, lorsqu'une colombe perchée sur un 
arbre voisin me roucoula ces paroles : 

" Je suis l'oiseau de Vénus ; c'est elle qui vient de te 
punir. Tu n'ignores point que les dieux et les déesses 
prennent quelquefois la figure des simples mortels pour 
partager leurs plaisirs. Tu as dérangé Vénus dans une 
de ses parties fines. Pour te punir, elle t'a métamorphosé 
en homme , je veux dire en poète ; tu ne recouvreras ta 
forme première qu'après avoir été amoureux d'elle jusqu'à 
ce qu'il lui plaise de te pardonner. - 




LES ^EFHIIS IHDïSiElETSc 



d'un pantin et d'une étoile. 101 

« Cela se passait dans les environs de Rome , sous le 
règne de l'empereur Gallien. J'adressai à l'empereur des 
épîtres pendant le jour, et la nuit je composais des odes 
à Vénus pour l'attendrir. Je l'aimais sous la forme d'une 
étoile. Il y a bientôt deux mille ans que je l'aime, deux 
mille ans pendant lesquels je n'ai pas cessé d'être poëte, 
ce qui commence à devenir fatigant. 

" O Vénus! déesse adorée, pourquoi m'avoir pris l'autre 
jour sur tes genoux dans cette grande soirée donnée chez 
Uranie ! Quand les comètes eurent dansé leur galop , quand 
les étoiles eurent valsé autour des planètes , je crus que tu 
allais me pardonner; erreur! je n'étais qu'un joujou pour 
toi , un vil pantin que tu laissas dédaigneusement retomber 
sur son royaume. 

" N'allez pas croire cependant que je méprise trop 
ma condition actuelle. Quand on a été poëte sous les 
empereurs , pendant le dix-huitième siècle , sous le direc- 
toire , l'empire, la restauration, et pendant les treize 
juillets qui se sont écoulés , on peut devenir pantin sans 
se croire changé. 

" Voici comment s'est effectuée ma métamoi-phose . 

" J'étais à l'Opéra, tranquillement assis à l'orchestre, 
lorsqu'une loge s'ouvrit en face de moi , et une femme 
admirablement belle prit place sur le devant. Aussitôt tous 
les yeux se tournèrent de son côté. Il faut avoir vu comme 
moi le feu qui brillait dans tous ces yeux pour vous faire 
une idée de la beauté de l'inconnue ; jamais l'admiration ne 
fut plus prompte, plus vive, plus universelle. Un œil qui 



102 



LES AMOURS 



devait être académicien , s'écria: C'est Vénus en personne! 
Quoiqu'un peu forte, cette exclamation me parut méritée. 




Mon ancienne nature se réveilla, je lançai une œillade 
brûlante à l'étrangère, et elle eut l'air de me sourire; 
alors, ne prenant conseil que de mon audace, et entre- 
prenant comme un ex-Zéphyr, je lattends à la sortie et 
je veux lui glisser un billet dans la main ; l'inconnue se 
retourne , et , me toisant dédaigneusement , elle me dit : 
A^ous n'êtes qu'un pantin! 



D UN PANTIN ET D UNE ETOILE. 103 

« Hélas! ce n'était que trop vrai! INIon sang se figea 
dans mes veines ; mes articulations se durcirent ; mes bras 
s'allongèrent; mes jambes, qui tremblaient de frayeur, 
s'entrechoquèrent et rendirent un bruit sec ; je vis mon nez 
s'amincir démesurément ; je voulus mettre mes gants, mes 
mains étaient en bois. Sans pouvoir me rendre compte de 
la force qui m'emportait , je fus à l'instant soulevé de terre 
et déposé sur cette planète déserte. La dame de l'Opéra 
n'était autre que Vénus elle-même , qui , ajant voulu 
m'éprouver , avait profité , pour quitter le ciel , d'un 
brouillard qui ne permettait pas de remarquer son ab- 
sence. Jugez comme j'étais tombé! 

" Depuis ce moment , je végète relégué sur cette planète 
abandonnée ; c'est un astre mort qui sert de Sibérie , de lieu 
de déportation pour ceux dont les dieux ont à se plaindre. 
J ai peuplé ce triste séjour avec mes souvenirs ; à force de 
soins et de patience, j'ai reconstruit le monde que j'ai 
quitté : un pantin ne pouvait régner que sur des automates. 
Vous devez \ous apercevoir que j'ai assez bien réussi dans 
la fabrication de mes sujets et dans la confection de mon 
royaume; cela ne m'empêche pas de m'ennuyer beaucoup; 
heureux si j'avais souvent l'occasion d'épancher comme 
aujourd'hui mes douleurs dans le sein d'un ami! » 

En entendant ces derniers mots , Hahblle ne put retenir 
ses larmes, et il se précipita dans les bras du pantin. 

" Ne nous attendrissons pas , reprit l'ex-Zéphyr ; laissez- 
moi contempler ma belle; c'est l'instant où elle vient res- 
pirer à son balcon la fraîcheur du soir et allumer le phare 



104 



LES AMOURS D UN PANTIN ET D UNE ETOILE. 



qui guide les amants pendant la nuit. Voyons si ses yeux 
me disent d'espérer. ■■ 




Le pantin s'approcha de la lanterne magique et s'écria : 
O ciel ! 

Hahblle, en se retournant, ne vit plus ni pantin ni 
lanterne magique ; seulement un petit vent assez vif passa 
sur sa tête et agita joyeusement ses cheveux. D'où Hahblle 
s'empressa de conclure que Vénus avait rendu le Zéphyr à 
sa forme première. 



UNE APRÈS-MIDI 



AU 



Chiipitrc §cc(inli. 



To'ji reste à déscuvnr es bistoire nalurtlle; on ne conRai: 
qu'une partie du sictiple , el rien du composé. 

M. DU BlFlu.V. 

Ls raonslre sied a la nature, comme le caprice à la beauté. 



\N\\. — V\v\\, ti^vw* V\vVUu\,t iV'vv\v\i\x**'vo\\î) d (\,t AotwmtwV'» 'ytowv \t Novjvw^it, 



» Je remarque aujourd'hui pour la première fois que les 
plaisirs bruyants portent à la mélancolie ; le bal masqué 
me poursuit encore de son fracas : il m'est impossible de 
trouver le sommeil. L'air pur des champs me fera du 
bien , allons le respirer. 

" Devant mes pas s'ouvre un espace sans limites : 
point d'arbres , point de plantes , point de fleurs. Un 
doux crépuscule tient lieu d'ombre et de verdure ; un 
air chaud et embaumé remplace le parfum des fleurs ; 
rien ne trouble le silence et la solitude qui régnent 
autour de moi. Je m avance en livrant à l'écho, qui ne 



10() UNE APRKS-.MIDI 

ine répond j^as , les refrains d'une romance sentimentale. 

" Au moment où je commence à faire l'observation que 
le pays ne me semble guère peuplé , sinon complètement 
désert, un bruit sourd et mesuré retentit dans le lointain. 
C'est un cheval , me dis-je , et monté sans doute par 
un cavalier. Ce n'était pas tout-à-fait un cheval , ni 
absolument un cavalier. Autant que j'en pus juger à 
travers la rapidité de sa course , l'animal que je vis ainsi 
lancer sa monture à la poursuite d'un ours vert (que je 
sus depuis être lOurs-boa) , avait beaucoup de Ihonmie, 
quoique ses pieds fussent ceux d un quadrupède et que 
sa tête ne fût pas entièrement humaine. Il me sembla 
entendre les aboiements d'un chien ; mais je n'aperçus 
(\ue le dos rond d'une tortue qui paraissait suivre avec 
ardeur la piste du gibier. A quelle race peuvent donc ap- 
partenir ces créatures que je viens de voir , et connnent 
se fait-il qu ici les tortues courent comme des lévriers ? 
.1 ai fait une lieue sans avoir pu résoudre cette question. 

• Toute réflexion faite , ]'ai bien marché l'espace de 
trois lieues , soit douze kilomètres ( style moderne et 
légal ) , sans pouvoir sortir de ma perplexité. Je sens 
que je suis fatigué ; je me couche sur le sable et je 
m'endors. Pas le moindre songe à raconter : Morphée a 
constamment fermé pour moi la porte d'ivoire , celle par 
où passent les rêves qui charment les dieux et les mortels. 

" Les aboiements de tout à l'heure me réveillent ; je 
vois cette tortue à tête de basset qui tourne autour de moi 
(n jnppant. A quelques pas de là, le fantastique coursier 




LA l>@[t5Ki(lJ]flT 



AU JAIIDIX DKS PLAXTES. 



lo- 



que j ai entrevu est étendu sur la terre ; son maître s'avance 
vers moi sur ses deux jambes de poney , et me dit 
quelques mots que je traduis par : Bonjour, Monsieur! 
" Je supprime tous les détails préliminaires de cette 
rencontre ; qu il vous suffise d'apprendre que ce monstre 
plein de politesse n'est autre qu'un ancien Centaure , 
chargé par les savants du pays de faire la chasse aux 
animaux rares, pour en orner ensuite le Jardin des Plantes, 
ainsi nommé parce qu il ne contient que des bêtes. Ramené 
en croupe par le chasseur scientifique , je traverse avec 
lui plusieurs villages , et nous rencontrons sur notre route 
deux pourvoyeurs d'animaux étrangers attachés au Jardin , 




KKS UNE APJlKS-.-SUJ)] 

OU ils amènent un dromadaire amphibie. Mon guide me 
donne sur l'établissement tant de détails merveilleux que 
je m'empresse de le visiter. 

" Au moment d'entamer sa description , je m aperçois 
quelle m entraînerait trop loin. Il me faut donc pro- 
céder sans méthode et au hasard, comme il convient à 
un flâneur qui n est chargé d'aucun rapport officiel. Au 
surplus , pour conserver la couleur locale , je me bornerai 
à citer des fragments de la notice imprimée qu'on vend 
à la porte du jardin. » 






" Ces animaux , mi-femmes , mi-poissons , se tiennent ordinairement 
dans les mers de Sicile. Leur principale occupation consiste à attii-er 
les voyageurs par leurs chants , et à les immoler ensuite à leur faim 
dévorante. La nature les a douées d'une voix dont le charme et l'étendue 
sont inexprimables. Elles montent sans la moindre peine juscju'aux 
notes les plus aiguës , exécutent les trilles les plus compliqués , les points 
d'orgue les plus difficiles. On a essayé de les rendre propres au 
théâtre et de leur dessiner des cavatines; mais leur instinct rebelle 
s'est constamment opposé à cette éducation ; jamais elles n'ont pu vivre 
dans l'atmosphère des coulisses. La puissance de leur organe est si 



AU JAKDIX l)i:s PLANTHS. 



lOi^ 



i^raiulc , (|U0 les matelots ([ui naviguent dans les jiara^cs (ju'clli's 
fré([iientent habituellement sont oblio-és de se l)ouf'her les oreilles 
avec de la cire-vierge. La manière dont ces êtres se reprofluisent est 
un phénomène qui a défié jus([u"ici toutes les investigations de j;i 
science. " 

•' Autour du bassin des Sirènes un grand nombre d'in- 
dividus s'étaient donné rendez-vous : moi-même j'ai ét(' 










curieux de juger de limpression que ma vue pouvait 



110 IWK APllkS-MJDl 

produire sur ces fallacieuses beautés. Il paraît que plu- 
sieurs jeunes gens sont devenus amoureux de ces jolis 
monstres, au point d'en perdi-e la tête. Un gardien se tient 
constamment auprès d'elles pour les empêcher de vocaliser. 
La moindre note serait la cause d un immense suicide ; 
les deux tiers de la population masculine se précipiteraient 
dans le bassin. La surveillance de ces animaux dangereux 
fait peser une grave responsabilité sur le directeur du 
Jardin des Plantes. Son prédécesseur a été destitué pour 
avoir permis seulement qu'une Sirène fît une simple 
gamme; j approuve formellement cette destitution, 
qu'approuveront également, j en suis sûr, les amis 
de lOnli-e et de la morale ]^ubli(|ue. 

• Tournons maintenant la page, et passons à une 
autre série de faits zoologiques. ■• 






" Ces nobles animaux ont été pris chez divers peuples qui leur 
rendaient les plus grands honneurs ; ils paraissaient être l'objet d'une 
espèce de culte. C'est sans doute le souvenir de leur ancienne position 



AU JARDIX HES PLANTES. 



m 



(jui les rciul orgueilleux, et les empêche de ^ivl•e entre eux en bonne 
intelligence. Du reste ces espèces dégénèrent et s'éteignent de jour en 
jour. 




" Orgueil , tu perds aussi les animaux : quelle leçon 
pour les hommes ! » 




L/i FOSSE AUX DOl'BLll'OeES. 



UNE APRES-MIDI 



AU 



Tous les ïfiires soûl bous , hiirs le gmre loniju. 
Abijtotk. 



LE'ê [D)©3i)iL[l¥@:Fi[lia 

" Un grand bruit mêlé d'éclats de rire , de cris , de 
trépignements, appelle mon attention. Je me dirige vers 
l'endroit d'où part ce vacarme. Une foule d'individus de 
tout sexe , de tout âge , de toute profession ; des grisettes , 
des militaires , des bonnes d'enfants , garnissent les 
rebords d'une fosse vaste et profonde. J'ai quelque peine 
à me faire une place au milieu des spectateurs ; j'y réussis 
cependant , grâce à une marchande de poissons , de chats , 
de petits chiens , qui servent , à ce que j'ai su plus tard, 
de friandises aux habitants de la fesse. Ces animaux sont 
les ours-Martin du pays. Celui qui, pour le quart d'heure, 
monte à l'arbre , dévore un barbillon , aux grands ap- 
plaudissements de la foule. Tous ont l'honneur d'être 
bicéphales ; une seconde tête occupe chez eux la place 



15 



m UNE APRES-MIDI 

de cet appendice qu'on appelle vulgairement la queue. 
Ils ont l'avantage de posséder un double appareil digestif, 
au moyen duquel ils peuvent ruminer perpétuellement , et 
ils paraissent faire les délices du public par la gentillesse 
de leur voracité. 

" Un de mes voisins a pris plaisir à me raconter que 
l'enfant d'une carpe et d'un lapin, s'étant laissé glisser 
dans le milieu de la fosse, avait été doublement dévoré 
par le plus jeune de ces ours, qui, en ce moment, se 
dressait avec grâce sur ses pattes, et tendait son cou de 
serpent pour implorer un morceau de brioche. Un mili- 
taire , ayant voulu rattraper son schako , avait été saisi par 
la trompe postérieure d'un autre Doublivore , et lancé par 
lui dans l'éternité. J'aperçus l'auteur de ce crime , qui 
dormait comme éléphant, et en tant qu'esturgeon s'amu- 
sait à rouler une boule. Le livret du jardin est , du reste , 
rempli de ces anecdotes, que je ne rapporterai pas, vou- 
lant éviter l'accusation de plagiat. 

" Jusqu'ici , en fait d'oiseaux , je n'ai remarqué que 
ceux de la famille des Héraldiques ; me voici maintenant 
devant un immense perchoir. Voyons les indications que 
va me fournir le livret au sujet de ces volatiles. -• 

" Sous ce litre , plus que singulier, nous sommes forcés , en attendant 
mieux , de désigner les oiseaux que la science n'a pu encore classer; 
non qu'elle y renonce ( la science ne renonce à rien ] , mais parce que 




Ll f^Fl^'^ÙWA 



AU JARDIN DES PLANTES. 115 

l'Académie n'a pas eu le temps de fabriquer les mots qui serviront à 
faire connaître ces espèces nouvelles. Quarante savants s'occupent jour 
et nuit de ce travail , aujourd'hui fort avancé. On a trouvé la première 
partie de ces mots ; car tout mot scientifique se compose nécessaire- 
ment de deux parties au moins : la fin ne tardera sans doute pas à 
arriver. 11 reste à désirer que cette nomenclature soit à la porti-e , sinon 
de tout le monde, du moins des intelligences d'élite. En attendant, nous 
sommes obligés de laisser à l'imagination de chacun le soin de caracté- 
riser les animaux qu'il a devant les yeux. •• 

" Ce soin me retiendrait trop longtemps, j'y renonce. 
Les savants du pays , avant de définir les animaux , 
feraient bien de songer à se définir eux-mêmes. Le 
phénomène d'une tête humaine entée sur un corps de 
bête se reproduit à chaque instant, sans doute cette diialilé 
phênomi'iiale révélée par des philosophes incompris. 

Quelques flâneurs s'étaient arrêtés en même temps 
que moi devant le perchoir. Parmi eux, était un petit 
vieillard , semi-homme , semi-perroquet , qui , malgré la 
défense officielle , agaçait un saumon ailé ; près de lui 
était son épouse , femme dont le corps s'allongeait en 
queue d'alose , comme dans le vers d'Horace. Quant à 
son jeune fils , qu'elle tenait à la main , il suçait un 
morceau de sucre d'orge , en se dandinant sur des 
pattes de poussin. 

" L'étonnement continue à s'emparer de moi; j'ouvre 
de nouveau le livret , et je continue mes curieuses 
explorations. •• 



116 



UNE APRES-:\IIDI 



" Oiseaux ruminants , quadrupèdes ailés , insectes pachydermes , tous 
ces animaux sont nés dans le Jardin des Plantes; c'est aux soins de M. le 
professeur de zoologie qu'on doit ces métis , qui produisent à leur tour 
des espèces croisées, iiniombrables connne celles du règne végétal. 



M- 








Parmi les plus remarquables on peut citer le cerf-cerf- volant , le 



AU JARDIN DES PLANTES. 



117 



l)Ouquf'tin-puro , le casoar-chamois , le lapin-escargot , le papillon-limace, 
le cliat-chat-huant , le tatou à bec diliis, le cousin-pon -rpic. 

•• La oirafc , l'éléphant et le rhinocéros scaraliées , le pégase, ftirment 




une classe particulière , sous la dénomination de coureurs , laquelle n'a 
pas besoin d'explication étymologique. Us s'apprivoisent facilement, et 



118 UNE APRÈS-MIDI 

seraient d'une grande flicilité poar les transports , pouvant al)réger les 
distances et même remplacer avantageusement les chemins de fer. Le 
gouvernement vient d'établir des haras pour la conservation et la propa- 
gation de ces races précieuses. Plusieurs amateurs de courses ont suivi 
l'exemple du gouvernement; grâce à ces efforts réunis, nous cesserons 
bientôt d'être tributaires de l'étranger. 

" Toutes ces espèces , d'un naturel doux et inoffensif , vivent en bon 
accord dans de vastes parcs qui leur sont affectés. - 

" Je me trouve en face d'une "rande «alerie ; elle est 
consacrée à la minéralogie , suivant ce que m'apprend le 
livret. Jetons-nous dans le règne minéral. •■ 



§TAL^©T[lT!iS. 

" L'intelligence de l'homme a su asservir le «lobe à 
sa volonté; en copiant la nature, il s'est égalé à elle; 
il lui a pris la couleur et la forme. 

" L'architecture est sortie tout entière de ces diverses 
cristallisations , pétrifications et stalactites. Les pyramides 
d'Egypte , les colonnes de la Grèce et les mille aiguilles des 
cathédrales gothiques n'ont pas d autre origine. L'homme 
a puisé ses plus gracieuses et ses plus ingénieuses inven- 
tions dans les caprices de la nature ; il lui a tout emprunté , 
depuis l'architecture jusqu à la bijouterie, depuis les palais 
jusqu'aux télégraphes , depuis les croix d'honneur jusqu'aux 



AU JARDIX DES PLANTES. 



1J9 



éleignoirs , depuis les pains de sucre jusqu'aux pains de 
quatre livres, les dés à jouer, les dominos, etc., etc. » 




"^^^B^ 






Tout-à-1 heure , nous avons vu l homme dérober à hi 



1*20 UNE APRÈS-MIDI AU JARDIX DES PLANTES. 

nature le secret de ses arts ; maintenant nous surprenons 
la nature lui demandant à son tour des modèles. Que 
sont , en effet , ces plantes marines , sinon une repro- 
duction exacte des dentelles , guipures , brosses , écrans , 
aigrettes , épaulettes , p;^mpons , panaches , toupets , per- 
ruques et gazons? •• 




LA MORT 



wmE m^mmi 



1. fDUiii n.i(]iiil un ji'iir iW limmorljlilf 

l.\ Dts gilOAMl-.. 



\\\ . ■ - X.Y'ft* vvvou avvvVt %o\v V«i\*Utv\i ew cwowVdxowt 
Y\v\\ twUx (\iv\v* \\\\ '\x^^'^^^"'^'*^ ^0^^^' ^i \t*\V\YQv Vt ij>w\'\\vw\ Ae* ^îwy*-, 



Qu il est doux de se promener dans un jardin , lorsque 
sur l'aile des brises printanières les fleurs échangent leurs 
parfums , comme autant de messages d'amour ! 

Qu il est doux de ! Mais bornons là mon 

enthousiasme : il me faudrait continuer en vers , et je 
n'ai point lait une provision de rimes suflisante pour mon 
voyage. 

A vrai dire , je n étais entré dans ce jardin que pour 
y opérer , loin du bruit et du fracas de la foule , le 
phénomène de la digestion : les beefsteaks de ce pavs 
sont lourds à l'estomac. N'importe ! j'en viendrai à bout 



122 LA MORT 

avec un souvenir classique : Labor iiuprobus oinnia v'uicit. 

Que je suis heureux de connaître la langue des plantes 
et celle des animaux ! La science me devra une grande 
découverte de plus ! 

En entrant dans le jardin , mes yeux furent frappés 
par un papillon qui voltigeait autour d une immortelle ; 
une araignée , tapie sous la plante , lui tint à peu près 
ce langage : 

— Tu te joues de mes filets , parce que tu es un vieux 
routier de papillon ; mais tes enfants pourraient bien payer 
pour leur père. Cependant j'aime mieux conclure avec toi 
une alliance. Je te respecterai toi et les tiens jusqu'à la 
dernière génération , si tu consens à me prêter ton dos 
et à te laisser conduire jusqu'où je voudrai. 

— Tôpe là , répondit le papillon ; et il se posa à 
terre. 

Aussitôt l'araignée l'enfourcha, et tous les deux prirent 
leur vol. Pendant un moment, je les perdis de vue; 
puis je les vis s arrêter au sommet d un arbre placé à lex- 
trémité du jardin. Je me demandais quel intérêt pouvait 
avoir l'araignée à prendre ainsi des leçons d'équitation 
(ce n'était pas , à coup sûr, pour faire diminuer son 
embonpoint ) , lorsque de la tige de l'immortelle aux 
branches de l'arbre je vis flotter un fil mince couleur 
d'argent. Grâce au secours du papillon , l'araignée avait 
pu tendre sa corde de funambule ; je l'aperçus se livrant 
à toutes sortes de voltiges hardies avec ou sans balancier. 
Elle faisait le saut périlleux , quand le fd aérien se rompit 



D UNE IMMORTELLE. 



1-2:3 




brusquement; en même temps, l'immortelle secoua sa tige 
et poussa un éclat de rire. 

J'ai toujours beaucoup aimé les acrobates. D'un ton 
très-irrité , je demandai à l'immortelle pourquoi elle avait 
brisé le fil attacbé à sa tige par l'industrieuse araignée. 

— Pour me désennuyer , me répondit-elle d'un air très- 
dégagé : quand on vit depuis six mille ans , et qu'on ne 
sait pas quand on mourra , tous les moyens sont bons 
pour se distraire. D'ailleurs, cette araignée a mérité son 
sort ; elle passe sa vie à tromper les papillons par de 
fausses promesses ; elle use de leurs ailes , ce qui ne 
l'empêcbera pas de croquer leur progéniture à la première 



1:21: LA MORT 

occasion. Croyez-en ma parole, je suis trop immortelle 
pour n'avoir pas 1 expérience de la vie. 

Non loin de nous , une rose secouait ses feuilles et 
entr'ouvrait son calice. Un doux parfum se répandit dans l'air. 

— Ma voisine fait sa toilette , reprit douloureusement 
l immortelle ; pour célébrer le retour du Printemps , les 
fleurs et les fruits donnent un bal que le dieu a promis 
d'honorer de sa présence. N'apercevez-vous pas les brillants 
préparatifs de la fête? L'œillet met du fard à ses joues 
et un œil de poudre à ses cheveux ; le pois de senteur, 
pimpant et musqué , se dirige vers la salle du bal ; 
la couronne impériale ceint son bandeau d émeraudes ; 
le myosotis essaie sa robe bleue ; le lys étale fièrement 
sa collerette de fine batiste ; les pensées ajustent leur 
toque de velours. Le dahlia a retenu la pomme d api aux 
joues vermeilles pour la première contredanse ; l'abricot 
valsera avec la fraise ; ce n'est pas pour des prunes que 
le jasmin s'est si bien frisé et pommadé , mais bien pour 
une anémone à laquelle il fait la cour depuis long-temps. 
Une poire est préposée aux rafraîchissements ; il faut 
toujours une poire pour la soif. Pendant qu'on va rire , 
danser, s'amuser, je serai obligée de passer la soirée avec 
un vieux nénuphar , qui croit m amuser par des contes 
à dormir debout. 

— Madame, lui dis-je alors, vous n'êtes donc point 
invitée à ce bal ? 

— Dites mieux, continua-t-elle , j'en suis bannie; les 
gueules de loup et les grenadiers , qui sont de faction à 




LA IFITE ©ii FLiy^: 



D U\E IvniORTELLE. 



\'2Ô 




rentrée, m'empêcheraient d'y paraître. Il y a mille ans 
à peu près , j'essayai de m y montrer ; mais comme je 
m étais parfumée de patchouli, on me mit à la porte, 
sous prétexte que cette odeur incommodait ces dames ; 
après cet affront, j'aurais voulu mourir; cela m'était 
impossible, je n'étais pas immortelle pour rien. 

— Mais comment lêtes-vous devenue, ma chère? je 
ne connais guère que le Juif errant qui ait joui du même 
privilège que vous. 

— Voici mon histoire. Le monde avait deux ans. Pro- 
tégée par le tronc d'un sycomore, j'avais vu tomber mes 
sœurs sous les coups de l'Hiver sans qu il pût m'atteindre. 



126 



LA MORT 



Le Printemps traversait les airs en secouant sur la terre 
sa corbeille pleine de fleurs. Il avait l'air si doux, que j'osai 
lui demander de m'exempter de la mort. Il exauça ma 
prière ; mais à quel prix! Mon corps maigrit et se dessécha, 
mes parfums s'envolèrent , je perdis toute jeunesse et 
toute fraîcheur , je passai à l'état de vieille fille ; je ne 
meurs pas , mais je suis toujours vieille. Je n'ai plus qu'un 
espoir, c'est que les Dieux, touchés de ma misère, me 
laissent mourir un jour.... 

— Quand la reine des fleurs, la rose, se rend à quelque 




DUNE IMMORTELLE. 121 

fête , appuyée sur son glorieux époux , le laurier triom- 
phateur, son palanquin , porte par ses esclaves , est 
entouré d'une foule d'adorateurs. Toutes les fleurs se 
pressent sur le passage de ce couple fortuné , toutes se 
prosternent et rendent hommage à la beauté et à la 
vaillance. 

— Seule je suis délaissée ; pour toute cour j'ai à 
peine quelques escargots cyniques, qui viennent, roulant 
leur tonneau comme Diogène , chercher un abri à mes 
pieds. 

— J'ai osé laisser entrevoir à un jeune lys que je 
l'aimais ; il s'est éloigné de moi avec dégoût , en m'ap- 
pelant : Fleur des tombeaux ! . . . . Le nénuphar me reste , 
unique ressource dans ma solitude.... Mais non.... ô ciel! 
que vois-je ! 

Je jetai les yeux à quelques pas de moi, et j'aperçus 
le nénuphar endimanché se dirigeant à moitié endormi 
vers la salle de bal , qui était une serre. Je compris 
alors le désespoir de 1 immortelle. 

Le bruit de l'orchestre parvenait jusqu'à nous. Une 
troupe d'insectes exécutait les quadrilles les plus nouveaux : 
le flageolet des grillons se mêlait à la clarinette des sau- 
terelles ; les cigales raclaient à l'envi sur leur chanterelle ; 
les vitres de la serre frémissaient en cadence aux pas des 
danseurs. 

— O Dieu! s'écria alors l'immortelle, puisque tout le 
monde m'abandonne, faites que mon suicide s'accomplisse ! 
En même temps , par un violent effort , elle s'arracha 



158 



LA MORT D UNE DIMORTELLE. 



elle-même de la plate-bande , et tomba sur le sol en 
murmurant d'une voix éteinte ; — Enfin , je puis mourir ! 




C'est depuis ce jour que l'emblème du génie est devenu 
une couronne d'immortelles en papier. 



@©@[l@ÎD@i 



AERIENNES. 



loii^ liiiis qui loiili'i loli'r, 
llcgardfî If sori d'icarf. 
Qui lonjba, sanscriergarc, 
l'niir Déplusse relever, 
l'helius leïiiulut orilre, 
l'ourpnuirson ambition 
Deïoler dans l'air profouil 
Avec des ailes de cire. 

(Ctittijibinle attribuée à Homère, sui^unt le 
à Siinonide, sut^'ant le« autres.) 

l.a tapeur a fail sou lemps. 
Hexso.v. 






Cette triste fin d'une immortalité à laquelle Puff venait 
de fermer les jeux fit faire au docteur un retour sur lui- 
même ; en sa qualité de néo-dieu , il se voyait menacé d un 
éternel ennui, et, croyant déjà sentir ce poison lent circuler 
dans ses veines , il se prit à regretter l'humilité de sa 
condition première. Distribuant ses saluts et ses adieux 
aux fleurs, dont la vie intime et T organisation sociale 
venaient de grossir son bagage d'observateur, il s'em- 



130 LOCOiMOTIONS AERIENNES. 

pressa de quitter ce séjour , tout en s'adressent les 
questions d'usage en pareil cas : 

— -Où irai-jet Où n'irai-je pas? Marcherai-je de bas en 
haut ou de haut en bas , en long ou en large , en ligne 
droite , oblique , circulaire , diagonale , horizontale ou per- 
pendiculaire ( Comment m'y prendrai -je pour satisfaire 
des lecteurs et un libraire haletants qui n'ont d'espoir 
qu'en mon génie ! 

L'esprit en proie à cette anxiété , il se rappela heu- 
reusement le titre d'un ouvrage qu'il avait vu récemment 
à l'état de prospectus: Voyage en zig-zag. — En zig- 
zag! s'écria-t-il , m'y voilà. Hurrah ! en zig-zag! 

— Concevoir et exécuter un procédé mécanique qui 
répondit à cette pensée , fut pour lui l'affaire d'un 
instant. Restait cependant à résoudre un point essentiel, 
celui du moteur. Non loin de là une bande d'ouvriers 
était occupée à creuser des rochers et à combler des 
vallées pour le passage d'un chemin de fer. Pauvres 
gens ! se dit-il ; et il ne put s'empêcher de hausser les 
épaules et de sourire de pitié , en comparant la simpli- 
cité de son mécanisme , prompt comme la foudre , à ces 
longues et ruineuses entreprises , à ces modes arriérés 
de locomotion. Toutefois il ne dédaigna pas de recourir, 
pour la projection de sa machine, à ces bras puissants 
et nombreux, et, s'asseyant sur l'extrémité de sa voie 
pliante , en moins d'un tiers de seconde il arriva au som- 
met d'une montagne très-élevée , dont le nom ne figure 
pas sur la carte. 



LOCOMOTIONS AERIENNES. 



131 




En mettant pied à terre pour reconnaître les lieux , 
il trouva le sol jonché de cerfs- volants qui, ayant rompu 
leurs ficelles, s'y étaient donné rendez-vous. Tel était 
le moyen que la Providence lui offrait pour fournir le 
second relai de son ascension ; aussi Puff n' hésita- t-il point 
à se ceindre les reins, les jambes et les bras, de ce nouvel 
appareil aérostatique , et à donner une tête dans l'espace. 

Tout d'abord le succès fut complet, et le vent enfla 
ses voiles; mais bientôt, le jeu de ses remorqueurs étant 
paralysé par des courants contraires , il resta en panne 
pendant une mortelle demi-heure. Cette situation com- 



182 



LOCOMOTIONS AERIENNES. 




ineiiçait à lui sembler plus qu'étrange, lorsqu'un souffle 
favorable le déposa enfin près d'un moulin abandonné 
qu'il avait aperçu à travers la vapeur des nuages, 

PufF, ayant jeté ses ailes au vent, pénétra dans 
l'intérieur du moulin ; par une ouverture d'où ses 
regards s'abaissaient sur les plaines et sur les mers , 
il voit tout à coup les flots se gonfler en bouillonnant, et 



LOCOMOTIONS AERIENNES. 



133 




lui jeter, au bout d'une fusée élastique, une dépèche qu'il 



134 LOCOMOTIONS AERIENNES. 

saisit avec empressement , et qu'il reconnaît être de la main 
de Krackq , mais dont nous ajournerons le contenu. 

Tout en réfléchissant aux moyens par lesquels pourrait 
s'accomplir la troisième phase de son odyssée aérienne , 
Puff' avisa dans un coin quelques papiers , parmi les- 
quels se trouvaient les archives du moulin. Grâce à ce 
document, il reconnut que cette construction ingénieuse 
et hardie avait eu pour objet une exploitation qui consis- 
tait à moudre de la sciure de sapin pour en faire de la 
farine de gruau. Les dernières lignes tracées par l'archi- 
viste constataient un appel de fonds fait aux actionnaires 
pour démolir le bâtiment et en vendre les matériaux. 

Au moment où le docteur s'attendrissait sur ces tristes 
débris d'une industrie toute philanthropique , le vent , 
soufflant avec force, ébranla le frêle édifice qui lui sei'vait 
d'asile. Puff comprit tout le parti qu il pourrait tirer 
de cette circonstance. 

Vn moulin porte des ailes; 
N'est-ce pas pour voltiger? 

s'écria-t-il. En route! les moments sont précieux, et les 
auberges sont rares dans ces contrées. 

A ces mots , il détache la meule et jette tout le lest 
de son navire. Le moulin , allégé de son poids et sou- 
levé par une violente bourrasque , s'arrache de sa base ; 
ses quatre ailes s'agitent rapidement , et voilà derechef 
le docteur lancé dans l'espace. 

S' éloignant et se rapprochant tour à tour de la terre, 



L0C0310TI0NS AERIENNES. 



135 




^' 




cette machine merveilleuse , plus étonnante que celle qui, 
pour braver le chevalier de la Manche , lui apparaissait 
comme un géant aux mille bras; cette machine, qui va 
défiant les oiseaux et détrônant la vapeur , excite l'admi- 
ration du monde entier. De tous côtés les chapeaux s'agi- 
tent, les mouchoirs flottent aux balcons. 



136 LOCOMOTIONS AERIENNES. 

Enivré de cet entliousiasnie universel qui s'exprimait 
par mille cris de joie , comblé et non rassasié de gloire, 
Puff ose viser à de plus éclatants triomphes. L'idée de s'at- 
tacher à lui-même les ailes du moulin traverse son esprit 
comme un éclair, et se réalise avec la même rapidité. 
Sortant de son arche volante au grand étonnement de 
la foule ébahie , il paraît soudain planant dans les airs 
comme un immense condor; puis, prenant un essor nou- 
veau , il s'élève et disparaît aux yeux de tous. 

Mais, hélas!... quel astre n'a son apogée et son 
périgée , son périhélie et son aphélie ! . . . Abandonné à 
son vol audacieux , Putï' effleure le cratère enflammé 
d'un volcan , et déjà une de ses ailes sent le roussi. 
Bientôt il perd l'équihbre , il tourbillonne... Ciel! que 
va-t-il devenir ! . . . Va-t-il se biiser le crâne sur un roc , 
s'empaler sur la flèche d'un clocher, ou, nouvel Icare, 
donner son nom aux flots qui l'auront englouti!... 

Non; rassurez-vous, trop sensibles lectrices, Puff n'a- 
t-il pas les prérogatives de 1 immortalité ( D aimables 
bergères , de jolies faneuses , réunies pour couper la 
verte chevelure des prés, ont aperçu le ramier atteint par 
le plomb du chasseur ; elles se précipitent pour amortir 
sa chute ; leurs bras arrondis et leurs tabliers se ten- 
dent à l'envi pour recevoir ce divin aérolithe. Glycère , 
Amaryllis , Philis , Sylvanire , faites force de bras ; et que 
votre gaze ne lui soit pas légère ! 







^m /h^TRK W/hFlEu 



L 



MYSTÈRES DE LINFINI 



tn jour le viein Caron , devenu péager, 
Laissera sur le SIn l'unlique passager, 
Ht , des pouls-Poloneeau sentinelle sacrée , 
Aui passauts sans un sol interdira l'entrée. 
Mans les outres d'Éole ou taillera des gants : 
Rorée énianripé terra les ouragans , 
Rebelles à sa îoii , lui faire la grimace 
El refuser tout net de rentrer dans sa uasse . 
Jusqu'à ce que le ciel , par un nouveau décret , 
Les retienne captifs dans le creui d'un soufflet. 

tratluctîun postliuine îles Métamorphoses d'Ovide 



le niuude est une bulle de saiou de Wiudsor. 

CO.XDILLAC. 



(Ml ne couiprenilrall pas le lini .sans l'inlini. 
Nouveau Traité d'Astronomie d l'ukase des demoiselles. 



i'iir-dcla l'espace , liiul est m>slere. 

DïMoisiltn. Lettres a Lrnilii 



Lt \o\jtvijt\v\ iVètouvvt V'oYY^yvwt t\»! louVc* V«,A t\vos«* «V A,«, V)«,a\veov\Y iV'wwVvv!'» 



Vous comprenez l'étonnement dans lequel Hahblle dut 
rester plongé . lorsqu'en se retournant il ne vit plus ni 
lanterne magique ni pantin. Le petit vent assez vif qui 
passa sur sa tête, connue vous ne pouvez manquer de vous 

f8 



138 LES MYSTÈRES DE l'iNFINI. 

en souvenir, et qui agita joyeusement ses cheveux, devint 
tout de suite une espèce de raffale qui emporta le pays des 
Marionnettes et le fit disparaître en un clin d'œil. Au 
milieu de ce cataclysme, Hahblle eut la présence d'esprit 
de se cramponner à un courant atmosphérique. Sur cette 
monture plus rapide que douce , il put courir la poste dans 
l'espace , sans autre danger que celui de se cogner de 
temps en temps contre un monde placé sur la route en 
guise de borne milliaire. Hahblle en fut quitte pour 
quelques bosses au front. 

Nous ne raconterons pas relai par relai ce voyage 
superlunaire. Après avoir gravi une côte assez rapide, le 
courant atmosphérique s'arrêta un moment pour souffler. 
Une plaine immense s'offrit aux yeux de Hahblle. Il venait 
de mettre le pied sur le pôle, lequel pôle n'était nullement 
en diamant, ainsi que plusieurs l'ont écrit. 

Un pont dont l'œil humain ne pouvait embrasser à la 
fois les deux extrémités , et dont les piles principales 
s'appuyaient sur des planètes , conduisait d'un monde à 
l'autre sur un asphalte parfaitement poli. Au moment où 
il mettait le pied sur le pont, Hahblle se sentit tiré par 
la basque de son habit; en même temps une voix lui 
demandait le sou de rigueur. Hahblle se retourna , et 
reconnut Caron , qui, ruiné par l'établissement d'une 
passerelle en fil de fer sur le Styx , avait pris ses inva- 
lides là-haut. Pour se conformer à l'ordonnance de police , 

ICI LES VOITIRES ET LES CHEVAIX \E VOAT Ol'AL PAS. 



LES MYSTERES DE L INFINI. 



139 



le courant atmosphérique se mit à l'amble, de sorte que 
notre voyageur put examiner tout à son aise les objets qui 
l'entouraient. La trois cent trente-trois millième pile était 
appuyée sur Saturne. Hahblle put se convaincre alors 
que l'anneau de cette planète n'était autre chose qu'un 
balcon circulaire sur lequel les Saturniens viennent le soir 
prendre le frais. 




A l'autre extrémité du pont le courant reprit son essor, 
et entraîna Hahblle vers des régions plus élevées encore. 
La mécanique céleste lui fut entièrement dévoilée, grâce 
à la négligence de son propriétaire , qui ce jour-là avait 
oubUé de fermer ses persiennes de nuages. Ce propriétaire 
était un vieux magicien qui insufflait des globules de 
savon et les lançait ensuite dans l'infini. Affaibli sans 



140 



LES 3IYSTERES DE L INFINI . 



doute par l'âge, le vieillard, malgré ses besicles, ne 
s'apercevait pas qu'un peu au-dessous de lui un petit 
démon attendait les globes au passage pour les colorer à 




m 



m; 



sa manière , et y jeter toutes sortes d éléments de trouble 
et de confusion. 

A peine les bulles de savon passaient-elles à portée 
de son chalumeau , qu'on pouvait distinguer à travers 



LES MYSTÈRES DE LINFINI. 141 

le prisme de leur enveloppe les scènes qui devaient 
former plus tard les péripéties les plus ordinaires du 
théâtre humain. L'Amour et la Jalousie y jouaient le 
rôle le plus important, et ceci n'étonnera personne quand 
on saura que le malicieux démon qui surprenait ainsi 
l'enfantine bonne foi du magicien était une femme. 

Hahblle fut sur le point de prévenir le magicien du 
tour qu'on lui jouait ; mais la rapidité de sa course l'en 
empêcha. D'ailleurs un nouveau spectacle vint le distraire : 
distraction coupable , qui a empêché cette fois encore 
l'humanité de se soustraire au joug des mauvaises passions, 
et de jouir des bienfaits de cet âge d'or depuis si long- 
temps promis à sa patience. Pour sauver les hommes, 
il s'agissait tout simplement de briser un faible tube 
de verre ! Les sages ne se consoleront pas de la négli- 
gence de Hahblle. Qui le croirait ! En ce moment 
solennel , il aima mieux faire le badaud devant un 
saltimbanque. 

Au sommet d'une planète assez vaste, un prestidigi- 
tateur équilibriste se livrait à tous les exercices de son 
métier. Jamais jongleur indien ne déploya autant de dex- 
térité ni de souplesse. Par devant, par derrière, il faisait 
sauter des boules et les recevait dans la main , ou les 
retenait immobiles sur son nez. Ces boules n'étaient rien 
moins que des univers. C'est ainsi que Hahblle fut 
initié à la grande loi de l'équilibre des mondes , non 
point toutefois sans avoir couru un très-grand danger. 
En gravissant l'endroit de la planète que les anciens appe- 



142 LES MYSTÈRES DE l'iNFINI. 

laient culmen , un aérolithe , connu par les savants sous 




le nom de croi\v d'honneur, passa à quelques lignes de sa 
tète; si l'inclinaison de son front, à gauche, eût été un 
peu plus sensible , c'en était fait de lui. IMalheur au mor- 
tel sur la tête duquel l'aérolithe a opéré sa descente ! 



LES MYSTERES DE L INFINI. 



143 



Vers le soir, le courant atmosphérique perdit un peu 
de sa force. Hahblle se rapprocha de la terre, et reconnut 
même la forme de certaines montagnes qu'aucun voyageur 
n'a encore découvertes. Entre deux pics , un énorme 
soufflet étalait son ventre monstrueux. Au moment où il 
se demandait à quoi pouvait servir un pareil ventilateur, 
un sourd mugissement se fit entendre ; la monture de 
Hahblle reçut une commotion tellement violente qu'il se 
vit sur le point d'être brusquement aplati sur les toits 
d'une ville. Heureusement le vent changea de direction. 
Hahblle fut sau\é, mais la ville fut bouleversée en moins 
d'une seconde. Enseignes, cheminées, chapeaux, man- 




chons, ombrelles, parapluies, perruques, tout fut enlevé. 
Personne ne pouvait tenir dans les rues. 



144 LES MYSTÈRES DE L INFINI. 

Hahblle comprit alors que le soufflet qu'il venait de 
voir avait lemplacé les outres d'Eole, et que désormais 
il connaissait seul l'origine des ouragans. Si les instru- 
ments indispensables en cette circonstance ne lui eussent 
manqué , il n'eût pas omis de relever soigneusement 
la position du soufflet à ouragans pour l'indiquer ensuite 
sur toutes les cartes ; mais il se consola en songeant 
que les hommes seraient peut-être parvenus à le détruire, 
ce qui aurait supprimé immédiatement une quantité 
de métaphores indispensables à la littérature , et une 
grande partie des bénéfices des industriels qui s'occu- 
pent d'enseignes, de chapeaux, de perruques et de 
parapluies. 

Une minute de plus, et le globe était déraciné. Mais 
la temp«He s'arrêta. Mollement appuyée sur un oreiller 
de nuages que le soleil couchant entourait de Iranges d or, 
au milieu de lespace, la tête blanche et timide dune 
jeune fille apparut aux yeux de Hahblle. C était la lune 
nouvelle, dite de miel par les poètes, qui se mirait dans 
un lac en attendant son époux, pour voir s il la trou- 
verait belle. 

La présence de la lune suffit pour ramener la paix 
parmi les éléments ; ils firent silence pour l'admirer, et 
Hahblle reprit son vol dans les cieux. 





rMv**-" 








L/h L[y][Mg IPiOlf^Ti ^/^û ILLl 



LES 



(lli ' lorsqu'on a souffert ces cruelles chaleurs , 
Quel plaisir de goûter le doui parfum des Heurs , 
De respirer le frais au bord d'une fontaine ! 
Au murmure des eaui qui courent dans la plaine , 
(In ferme sa paupière ; on cherche à sommeiller. 
En passant sous sa tète uu bras pour oreiller, 
iprès souper on prend ses enfants et sa femme , 
l'ne douce fraîcheur pénètre jusqu'à 1 dme ; 
On Ta chanter sous l'ombre atec tout le hameau , 
Et la jeunesse danse au son du chalumeau. 

Les Plaisirs de l'Été décrits dans l'AlmanacIi de 
Muses. 



L'hiver on se balance , on croise les deni bras , 
On s'en bat sous l'aisselle , et l'on Tient à grands pas 
Se dégourdir les mains dans les mains de sa femme, 
lin prend une bourrée , on l'allume , et la llamme , 
Qui pétille et qui jette une vite clarté , 
Tout à coup dans les coeurs ranime la gailé. 
On entrelient son feu de quelque bonne souche : 
Ile loni son appétit on soupe, et l'on se couche. 

Les Plaisirs de l'Hiver, tirés du même almanacli. 



Le printemps à ce qui respire 
Prèle un charme toujours nouveau ; 
Tout vil sous son heureuî empire , 
Aui champs, ii la ville, au hameau. 

Par lui le soleil vivifie , 
Féconde les fruits et les Qeurs , 
Les réchauffe , les multiplie , 
Les pare de mille couleurs. 

Une belle est comme une rose 
Qui nait au malin d'un beau jour. 
Et qui n'achève d'être édo.se 
Que par le souille de l'Amour. 

M. BiONAN , Vers à une belle qui lui demandait 
une définition du Printemps. 



L'automne s'envole si vite ! 
Demain nous irons au réveil 
Voir la dernière marguerite 
Fleurir sous le dernier soleil. 

Baroilhet et Mad. Sroi.rz. 



W\\. — Où Utv\\\)VV«, içwvsQ, Vas éVémtuV's à.\vu uouxtaw '^omt suv Vts Sci\%o\vs . 



Tout à coup on entendit retentir dans l'espace ce cri 
lamentable : — J'ai oublié mon parapluie ! 

Et les échos de l'infini répétèrent : — Mon parapluie ! 
Mon parapluie ! 

Qui poussait cette exclamation i C'était Hahblle. 



116 LES QUATRE SAISONS. 

Il en avait le droit , car l'infortuné était percé jusqu'aux 
os ; ses cheveux ruisselaient de pluie. Aucun nuage cepen- 
dant ne se montrait à l'horizon ; doii pouvait donc venir 
cette ondée subite ? En levant les jeux au-dessus de lui , 
llahblle eut l'explication de ce phénomène bizarre. Il se 
trouvait placé sous le jet continu d'une pompe aspirante 
et refoulante. — Holà ! dit-il à l'individu qui la faisait 
mouvoir, prenez donc garde; on n'inonde pas ainsi les 
passants. 

— Pourquoi passez-vous pendant que je suis dans l'exer- 
cice de mes fonctions! Je suis le Solstice d'Hiver, et il 
faut que je pleuve ; c'est mon métier. Allez, et laissez-moi 
pleuvoir. 

— Volontiers, reprit Hahblle; et il s'empressa de passer 
sous une autre zone. 

Tout d un coup une nuée de projectiles fondit sur lui. 
Son nez en fut atteint avec assez de force pour lui faire 
pousser un cri douloureux. Il aperçut à sa gauche un 
gamin qui lui décochait à travers une sarbacane cette 
tempête de grêlons. 

— Est-ce une farce à faire à un étranger? dit Hahblle 
indigné ; souviens-toi des lois de l'hospitalité. 

— Je ne fais point de farces et je ne me souviens de 
rien , si ce n'est que je suis le Solstice d'Eté, et qu'il 
faut me laisser grêler. Tant pis pour vous si vous vous 
trouvez là pendant que je grêle. 

Ses habits et ses cheveux avaient à peine eu le temps 
de sécher, et son nez de se cicatriser, qu une pluie plus 



LES QUATRE SAISONS. 



m 



fine, plus pénétrante, et moins froide que l'autre , rendit 
Hahblle à ses souffrances aquatiques. 

— Morbleu ! s'écria-t-il , il n'y a donc ici que des 
déluges ! 

Une voix douce lui répondit : 

— Vous me prenez pour un déluge , vous avez grand 
tort; je suis Flore, la déesse du printemps. Jardinière 




infatigable , je devance l'Aurore , et je parcours le monde 



148 LES QUATRE SAISONS. 

pour arroser les plantes. Vous avez reçu quelques gouttes 
de mon arrosoir céleste, et vous vous plaignez, ingrat, de 
partager le sort des choux, des artichauts et des laitues. 
Vous prenez pour la pluie ce qui n'est que le beau 
temps, c'est-à-dire la rosée. Je devrais vous punir; mais 
les plantes m'attendent pour faire leur toilette du ma- 
tin ; je vais orner leurs robes de perles et de diamants. 
Bonjour, étranger, et mauvais voyage! 

Flore se retira courroucée, laissant Hahblle en proie 
à un étonnement mêlé de crainte et de grelottements, 
car la rosée ne laisse pas que d'être très-fraîche quel- 
quefois. 

Il aurait bien voulu battre la semelle pour se réchaufler; 
mais la chose n'était guère possible. Heureusement, le 
courant atmosphérique sur lequel il chevauchait rencontra 
un courant électrique ; tous les deux se combinèrent , et , 
enfilant un corridor positif, il se trouva transporté conmie 
par miracle dans une espèce d'atelier où la chaleur ne 
manquait pas , vu que WAé avait choisi ce lieu pour y 
fabriquer ses tonnerres. 

Depuis longtemps l'Eté était en lutte avec la séche- 
resse, les melons crevaient de soif, et comme il les 
aime beaucoup, il était parvenu à grand' peine à rassem- 
bler quelques nuages suffisamment obèses pour produire 
un orage. Au premier frottement d'une simple allumette 
chimique, les tonnerres prirent feu ; pendant une heure ils 
s'en donnèrent à cœur joie. 

Le fluide enlaçait les télégraphes , courait comme un 



LES QUATRE SAISONS. 149 

serpent de feu sur les créneaux des tours , gambadait au- 
tour des flèches de cathédrales ; Hahblle était quelquefois 
tenté d'applaudir à la prodigieuse agilité de l'acrobate 
électrique. La représentation dura jusqu'à ce qu'enfin 




un paratonnerre , lassé de tous ces ébats , prit la foudre 



150 LES QUATRE SAISONS. 

par les cheveux, et l'éteignit dans un baquet plein d'eau. 

Hahblle , placé au centre de 1 atelier, commençait aussi 
à trouver passablement monotone la musique du tonnerre , 
lorsqu'un éventail , irradié des mille couleurs du prisme, 
se déploya tout à coup devant lui. Une brise douce et 
parfumée se répandit dans l'atmosphère , et vint se jouer 
dans les plis brodés d'une étoffe chatoyante. Hahblle ne 
vit pas d'abord la main ([ui le tenait ; mais bientôt , à 
sa chevelure blonde qui flottait au milieu des nuages , 
il reconnut Iris , qui , surprise par l orage au moment où 
elle s'acquittait de quelque mission secrète pour Junon , 
faisait sécher son écharpe au soleil. Six jeunes Nymphes, 
placées de chaque côté de l'éventail ([u elles venaient 
d'ouvrir , l'agitaient pour chasser les nuages , qui se hâtaient 
de disparaître à l'horizon. Les Zéphyrs et les Amours 
fermaient leurs rifïlards et secouaient leur ailes mouillées. 
Le ciel bleu soui-iait à la terre , et lui promettait un beau 
jour. 

Hahblle ne put malheureusement jouir longtemps de ce 
magnifique spectacle, ni rester sous cette zone tempérée 
où il eût fait volontiers élection de domicile. La rapidité 
de sa course l'entraîna bientôt sous des cieux moins 
cléments. Tout à l'heure il demandait un parapluie ; 
quelques instants après , il suait à grosses gouttes ; 
maintenant il donnerait l'empire céleste pour le moindre 
paletot. 

Assise sur un trône de feuilles sèches , l'Automne , en- 
tourée de ses filles les bises et de ses fils les aquilons, 




iL'EVgî^lTAQL ©^O/IOS. 



LES QUATRE SAISONS. 151 

charme ses loisirs en découpant le givre , les flocons , les 




gelées qui doivent faire les provisions de l'Hiver. En 
attendant qu'il paraisse lui-même , ses courtisans les 
frimas prennent des glaces. Hahblle put se convaincre 
que les frimas n'étaient pas morts , ainsi que l'avaient 
annoncé certains poètes de l'école romantique. Il voulut 



15-2 



LES QUATRE SAISONS. 




leur adresser la parole et déguster une glace avec eux, 
mais ses lèvres ne purent s'ouvrir, sa langue resta comme 
paralj^sée ; son nez devint blanc et dur , ses mains et ses 
pieds lui semblèrent de marbre ; son corps n'était plus 
qu un bloc de glace : Hahblle , quoique dieu, était gelé. 



iii iâiiiiiii^ 



Le Franf.nis iic innniiiis imenla les llarijuisos. 

BuiLEtl'. 

l'c'lil blanc . luau lion (me , 
\\\\ petit blane si doin , 
Il n'est rien sur la terre 
li'anssijoli que tons 

Une Maikmisk. 






En voyant qu'elles n avaient sauvé la vie qu'à un 
homme de cinquante-cinq ans , les faneuses s'enfuirent 
épouvantées, et PufF se trouva seul. 

Tout porte à le croire , ces faneuses étaient des fan- 
tômes que les dieux , touchés du sort de Puff, avaient 
envoyés pour adoucir sa chute. 

Son premier soin fut de gravir une éminence , d où 
ses yeux découvrirent d'abord un rivage verdoyant sur 
lequel s'ébattait une foule bruyante d hommes et de 
femmes. 

Suis-je tombé dans l'île de Calypso f se demanda Puff; 
et ses Nymphes se réjouissent-elles avec les compagnons 
d'Ulysse? 

Comme il se posait cette question , des acclamations 
parties du rivage indiquèrent qu'on l'avait aperçu ; mille 



loi LES MARQUISES. 

bras tendus de son côté confirmèrent cette supposition. 
Dans le même moment, des groupes se dirigèrent vers lui 
en prenant certaines précautions qui tendaient évidemment 
à l'empêcher de fuir. En un instant il se vit cerné, et 
un naturel du pays poussa bravement vers lui , une 
hache à la main. 

— Ne me scalpez pas, s'écria Puff, je suis chauve et 
dieu. 

A ce mot de dieu , les naturels poussèrent de nouveaux 
cris, ce qui prouve qu'ils étaient extrêmement civilisés. 
Puff put s'en convaincre, du reste, à l'empressement 
avec lequel on le conduisit sur le rivage , aux soins que 
l'on mit à faire sécher ses habits et à lui offrir des noix 
de coco. 

— Sauvages plus hospitaliers que des montagnards 
écossais , leur dit Puff, souffrez que je vous remercie et 
que je vous demande à (quelle peuplade vous appartenez, 
pour révéler au monde ses vertus touchantes. 

— Nous sommes des Marquis , répondit un sauvage, 
et nos femmes sont des ^Marquises. Nous venons d'être 
incorporés à une grande nation , qui nous assure à tout 
jamais les bienfaits de la civilisation , et nous célébrons 
cet événement par des danses et des jeux. 

Le sauvage parlait avec la sincérité qui caractérise les 
hommes primitifs. En effet , d'une extrémité du rivage à 
l'autre , les danses succédaient aux danses , l'île n'était 
qu'un vaste bal. Un groupe surtout attirait l'attention 
générale par la grâce et la légèreté avec lesquelles il 




'DJû mEE'^ïï.T ^OJX BLEig !i^^z^:a@^yS^gc 



LES MARQUISES. 155 

exécutait les figures les plus compliquées de la choré- 
graphie civilisée. Danseurs et danseuses étaient costumés 
avec ce laisser-aller piquant qui caractérise tout commen- 
cement de civilisation. Les uns cachaient leur nudité avec 
un simple jabot ; les autres avaient un habit , mais pas 
de culottes ; celle-ci se faisait un tablier de son éventail ; 
celle-là avait des falbalas et pas de souliers. Le naufrage 
d'un baleinier avait mis à leur disposition la défroque 
d'une troupe dramatique qui allait jouer le vaudeville dix- 
huitième siècle dans l'Australie. Il n'y avait réellement plus 
que des ^larquis et des Marquises dans les îles de ce nom. 

— Que ferez-vous , demanda Puff à son guide , quand 
vous aurez fini de célébrer votre agrégation à une grande 
nation l 

— Nous célébrerons autre chose. 

— Vous ne travaillez donc pasî 

— Jamais. Ceci est le pays de l'âge d'or; un naviga- 
teur européen l'a appris à nos pères. Depuis, nous vivons 
en célébrant perpétuellement les plaisirs et l'amour. 

— On vous fera changer bientôt d'opéra ; en attendant, 
soyez heureux. 

— Tâchez de i'étre à votre guise ; il faut que je vous 
quitte pour aller danser... Et le sauvage s'éloigna en 
fredonnant : 

Célébrons en ce jour 
Le plaisir et l'amour. 

Puff continua sa course. Au détour d'un bois de 



156 



LES MARQUISES. 



cocotiers , un grand bruit se fit entendre. Des femmes 
du pays poursuivaient des matelots ; deux d'entre elles , 
plus agiles que les autres ;, s'étaient emparées d'un fugitif 
et avaient jeté sur lui l'ancre d'amour. 




— Des Européens ici ! se dit Puft , je suis perdu. 
Si ces femmes m'aperçoivent, je suis plus perdu encore ; 
et je n'ai pas le moindre manteau à laisser entre leurs 
mains. Comment faire? 

Un autre se serait mis à courir ; Puff tira quelque 
chose de sa poche , et il s'assit en s' écriant : Sauvons 
ma vertu ! 




ET 



^Tt. 5~ôt S^ TT^ 5~^ ^T* T-» ^fTt^ c;?^ 



Saus hs t'i-amls, il ji'i aurail |iuiiil de pelils 
In GnAXD. 



SjiK les [irlils, qui' ili'ijcnilraii'iil les L'raJiils 
In I'ktit. 






Un jet vigoureux du mécanisme à ressort dont nous lui 
avons déjà vu faire un si judicieux emploi , lança Pufl" à 
travers l'océan , et le déposa à quelques mille kilomètres 
de là, au milieu d'une île assez semblable pour la végétation 
à celle qu'il venait de quitter. Voyant que ses membres 
et sa vertu étaient saufs, il n'eut rien de plus pressé que de 
se répandre dans le paj^s pour y moissonner des obser- 
vations , ainsi qu'il convient à tout voyageur philosophe. 

Une longue allée couverte de promeneurs lui indiqua 
qu'il ne devait pas être éloigné d'une ville importante. 
Des dames , des messieuis marchaient à la file les uns 
des autres d'un pas lier et majestueux. Les gestes , la 
démarche , 1 allure de cette foule sentaient l'aristocratie 
d'une lieue. Sans même faire attention à leur taille, qui 
était vraiment remarquable , on voyait que les gens qui 



158 



LES GRANDS ET LES PETITS. 



s'étaient donné rendez-vous dans cette promenade ne 
pouvaient être que les grands du pays. 




La présence de Puff sembla causer un certain éton- 
nement parmi les promeneurs. Les uns le toisaient dédai- 
gneusement , les autres se baissaient pour le considérer 



LES GRANDS ET LES PETITS. 



159 



d'un air de pitié insolente. Puff entra dans la ville sans 
comprendre les motifs d'un tel accueil. 

Ce fut bien autre chose quand il eut mis le pied dans 
la première rue : ouvriers , porteurs d'eau , gens du 
peuple le regardaient avec des yeux effrontément railleurs, 
et poussaient des éclats de rire. Voilà une hilarité bien 
extraordinaire , se dit Puff" ; il me semble que ce serait 
bien plutôt à moi de me moquer de ces avortons si 




^£/^^/^/^a 



rapprochés du sol. Singulier pays, où l'on ne voit que 
hauteur et abaissement ! Les grands sont orgueilleux et 
les petits impolis : c'est donc ici comme partout ! 

En continuant sa course , Puff" fut constamment ac- 
cueilli de la même manière et frappé du même spectacle. 
Tous les gens qui ne faisaient rien étaient très-hauts , et 



160 



LES CaiANDS ET LES PETITS, 



tous ceux qui travaillaient étaient aplatis. Au moins , 
pensa Puff, la nature a pris soin ici de tracer elle-même 
une infranchissable ligne de démarcation entre les deux 
classes de la société ; les grands et les petits portent leur 
étiquette sur leur dos ; pas moyen de se méprendre. 

A peine le docteur avait-il achevé cette pensée , qu'il 
aperçut un de ces grands près de franchir la ligne de 
démarcation , et faisant fort activement la cour à une 
petite ouvrière. Plus loin , un homme de la classe basse 
déclarait ses sentiments à la fille d'un grand, qui l'écou- 
tait complaisamment , et cela au grand désespoir de leurs 
familles respectives. 




LES {JUA.\DS I:T les PETITS. KU 

Oh ! oh ! des mésalhances ! se dit Puff; mais je serais 
bien bon de m'en étonner : là où il y a des grands et des 
petits , il faut bien aussi qu'il y ait des moyens , et connuent 
s'en procurerait-on sans les mésalliances î Grands , Moyens 
et Petits , voilà tous les degrés de l'échelle sociale. Les 
intermédiaires sont les plus malheureux , placés sans cesse 
entre les dédains des grands et les moqueries des petits. 
Il est clair qu'à ma taille on m'a pris pour un milieu. 
De là mon entrée peu agréable dans cette île , qui , en 
raison de son organisation métaphorique , ne peut porter 
qu un seul nom. 

Terre inconnue, ajouta Purf', je te baptise, comme 
c'est mon droit et mon devoir, 



Puff avait raison ; on ne le prenait pas pour un étran- 
ger , mais pour un individu appartenant à la classe 
moyenne : il s'en aperçut aux difficultés qu'il éprouva 
pour être admis parmi les grands. Son titre de docteur 
ne lui fut pas inutile. De tout temps et dans tous les 
pays , les gens de la classe moyenne ont embrassé les 
professions libérales. S'il n était pas accepté comme 
homme , il fut reçu comme médecin. 

Grâce à sa spécialité scientifique , Puff put voir fonc- 
tionner à nu la machine sociale. Dans les grandes comme 
dans les petites choses , il fui Irappé de 1 anlagonisnic 



162 LES GRANDS ET LES PETITS. 

qui régnait entre les deux classes. Jamais les grands ne 
dépouillaient leur air de supériorité vis à vis des petits. 
Il fallait voir comment ces gens -là accueillaient leurs 
fournisseurs ; jamais aristocratie ne se montra plus exi- 
geante ; modistes, tailleurs, chapeliers n'étaient que les 
serfs , les vassaux, les hommes -liges de ces messieurs et 
de ces dames. En voyant la physionomie de ces privilé- 
giés de la taille , Puff comprit d'où était venu l'usage 
d'appliquer à certains nobles, ou à certains personnages 
haut placés , les titres de Grandeur ou de Grandesse , 
d'Altesse ou de Hautesse. 

Ce serait bien le cas, pensa PufF, de faire paraître un 
léger discours sur l'inégalité des conditions ; mais je ne 
connais pas ici d'académie pour le couronner , et je n'ai 
lu dans aucun joiiinal qu'on eût proposé un prix de 
cinq cents francs sur ce sujet. 

Réfléchissant ensuite que la liberté de la presse ne 
pouvait exister dans un pays où la noblesse se mesure 
au mètre , il laissa reposer son éloquence et renonça à 
l'idée de faire concurrence aux huit cent soixante-douze 
philosophes qui ont écrit des in-folios sur l'égalité ou 
l'inégalité , ce qui philosophiquement revient parfaitement 
au même. 

L'inégalité dans les droits frappe bien moins que l'iné- 
galité dans les plaisirs ; Puff fit cette remarque à propos 
de la chasse. De tous les privilèges de la noblesse celui 
dont elle se montre le plus jalouse , c'est le droit de 
chasse ; de tous les droits dont le peuple est privé celui 




LÎEâ mnîAi^^ê ^r L[£.3 ^lETOTs. 



LES GRANDS ET LES PETITS. 



163 



qu'il désire le plus conquérir est le droit de chasser. On 
n'a pas encore suffisamment étudié l'influence des lapins, 
lièvres et perdreaux en matière de révolutions. Trois petits 
aj^ant été surpris en flagrant délit de braconnage furent 




condamnés aux galères à perpétuité , suivant les pres- 
criptions paternelles d'un code emprunté à un des meil- 
leurs rois dont s'honore un pays qu'il est inutile de 
nommer. Cette punition draconienne excita une émeute, 
les petits menacèrent de se retirer sur le mont Sacré ; 
mais on ferma les portes de la ville , et la guerre fut 
étouffée à domicile. La force armée resta sur pied toute 
la nuit , au point du jour les trois délinquants furent 
tranquillement dirigés vers le bagne, et le peuple apprit 
avec étonnement à son réveil qu'il avait essayé la veille 
de faire une révolution. 

PufF avait contracté dès son enfance l'habitude de se 
livrer à des monologues plus ou moins récréatifs. Nous 



IGI 



LES GRANDS ET LES PETITS. 



allons citer le court entretien qu il eut avec lui-même , 
après avoir été témoin d un duel entre un grand cavalier 
et un petit faiitassin. 




Que d'éléments de désorganisation , se dit-il , dans 
cette république ! car toutes les aristocraties sont des 
républiques. 

L'armée elle-même , qui fait la force des états . est 
divisée en deux camps qui se livrent une guerre per- 



LKS GRANDS KT LKS PK'riTS. 



165 



pétuelle. Quand ils ne font pas la cour aux bonnes d enfants, 
ce f^uprême délassement des braves de toutes les contrées, 




les soldats se battent à outrance. C'est la taille qui est 
cause de toutes ces querelles. Il faut avouer que, parmi 
toutes les bizarreries de la nature , il n'en est pas de plus 
bizarre que celle d'avoir créé des hommes grands et petits 
à perpétuité ; on pouvait s'y prendre , il me semble , d'une 



166 LES GRANDS ET LES PETITS. 

façon moins absolue pour constater les droits de la nais- 
sance, et les privilèges de l'hérédité. 

Puff, frappé de l'inconvénient qui résultait pour la 
sûreté de l'état de voir le duel se perpétuer au sein de 
l'armée , s'occupa , en excellent philanthrope qu'il était , 
de remédier à cet abus, et rédigea un projet de loi conçu 
en ces termes : 

Article Premier. 

Tout militaire qui se sera battu en duel sera condamné à raser le 
côté droit de sa moustache. 

Cet article devant suffire à couper le mal dans sa racine , les autres 
articles sont supprimés. 

Puff soumit ce projet au gouvernement ; mais le gou- 
vernement lui répondit que les gens de la classe moyenne 
n'avaient pas le droit de se mêler des affaires publiques. 
Il se rendit chez le Roi. Au lieu d'un sceptre , ce monar- 
que tenait un mètre à la main. Le Roi daigna avertir le 
docteur que , s'il s'avisait encore de rédiger quoi que ce 
fût , il l'enverrait dans une Bastille se distraire en appri- 
voisant des araignées. 

Les soldats continuèrent donc à s'estramaçonner en paix 
à l'abri d'une législation protectrice. Les grands ne ces- 
sèrent pas d'accaparer tous les emplois militaires de quel- 
que importance , y compris celui de tambour-major ; un 
grade aussi haut leur convenait parfaitement. 



168 LES (JUAXDS ET LES l^ETITS. 

Voyant qu il ne pouvait ni faire cesser 1 inégalité des 
classes, ni mettre un terme à l'abus du duel , ni contri- 
buer d'une façon quelconque au bonheur de gens qui lui 
avaient accordé une hospitalité si peu touchante , Puff 
résolut de leur tirer sa révérence , et de les planter là. 

Si parca licet componere niaf/nis. 



Autrement dit , s'il nous est permis d'employer une si 
liante métaphore pour de si petites choses V 



*&s^ 



Assez et trop loii<j^tfi)i|)s le Crayon ;i permis (|uo la Plume , au 
mépris des solennelles eonvenlions i)lacées en tête de ce volume , se 
livrât à une foule de citations plus ou moins tirées de l'antiquité. 
Obligé d'accepter les faits accomplis , le Crayon déclare (ju'à l'avenir 
il effacera avec le canif et le caoutchouc , itmjuibus et rosiro , tout 
ce qui de près ou de loin ressemblerait à une violation du traité conclu 
avec la Plume. Ux Autre Monde doit rester exclusivement français. 
Le public est prié de ne pas prendre ])our une citation les (juelques 
mots latins placés dans cette note. 



Li\ 



m 



ià 




loin' pj's l'sl ni arrière île >li lulllr ans sur leut le resle du slcilie. 
Vx 3,AS„ Mandarin. 

(iiele f haui|iai!ue ! 
!> tin pétillant 
Chdleani en Espajoe 
lait faire souteut. 

In i\lAiiur. 



^^N. — Vvv\\ vovV Yo\uA.\t V\v\v\ù\\ (\."u\\t wowxAVc, t\v\V\èivV\v>\v. 



Palseiiibleu i s'écria PufF en repliant son mécanisme et 
en le renfermant soigneusement dans sa poche , je crois 
que je suis en Nankinie ! Pour faire des voyages agréa- 
bles , il n'est rien de tel que de ne pas savoir où l'on va. 

Ce premier moment d'enthousiasme passé , le docteur 
fit une foule de réflexions toutes moins rassurantes les 
unes que les autres ; il se remémora tout ce que les voya- 
geurs ont écrit sur la haine que les Pékinois professent 
pour les étrangers , et le résultat de ses réflexions fut 
qu il s'estimerait très-heureux s'il en était quitte pour la 
cangue à perpétuité , supplice ingénieux qui consiste à 
placer autour du cou d'un individu une solive pesant une 
quantité illimitée de kilos. 

I.e docteur songeait déjà à recourir à son appareil 



22 



170 LA JEU\E CHINE. 

locomotif, lorsqu'il aperçut un groupe de Chinois qui se 
dirigeaient vers lui en poussant de grands cris. 

Il n'est plus temps ! dit le docteur , ces gens-là m'ont 
reconnu ; je sens déjà la cangue sur mes épaules , à 
moins cependant que le mandarin du lieu ne préfère 
m' enfermer dans une cage de fer et me montrer comme 
un animal rare dans toute la contrée. 

Or ces gens qui effrayaient tant le vénérable PufF étaient 
tout simplement des fumeurs d'opium qui se livraient à 
la joie de l'ivresse. Ils sautaient, caracolaient, gesticulaient, 
et chantaient des gaudrioles , ainsi qu'il convient à des 
gens privés de leur raison. Contrairement à l'usage gé- 
néral, il paraît que ces fumeurs avaient 1 opium gai. Ils 
passèrent sans s'apercevoir seulement de la présence de 
Puff ; l'un d'eux cependant , cédant à linfluence du nar- 
cotique , s'étendit dans un fossé , et s'endormit en criant 
à tue-tête qu'il était dans le paradis. 

PufF était trop intelligent pour ne pas voir son salut 
dans la chute de ce Chinois. Il s'avança, le dépouilla de 
ses vêtements , mit les siens en paquet auprès du dormeur , 
et le laissa dans le fossé, c'est-à-dire dans le paradis. 

A la queue près, Pufï faisait un Chinois fort passable. 
Usant du don précieux des langues qu'il avait reçu du 
ciel , il se dirigea vers une pagode qu'il apercevait dans 
le lointain ; cette pagode n'était autre chose que la 
maison d'été d'un riche marchand, qui déjeunait tran- 
quillement en famille dans un pavillon placé à l'entrée 
de son habitation. 



LA JEUNE CHJXE. 




— Goddam ! fit le Chinois à un de ses domestiques; 
allez dire à cet étranger que personne ne passe devant 
la porte de Ki-Li-Fi-Ki quand il déjeune , sans partager 
son déjeuner. 

Cette offre était trop inespérée pour que Puff ne l'ac- 
ceptât pas avec empressement. 

— Konfutzée a écrit : " Maudit soit celui qui interroo-e 
son hôte - ; asseyez-vous donc et mangez , quels que 
soient votre pays et votre nom. Que puis-je vous offrir? 
ajouta Ki-Li-Fi-Ki ; voulez-vous un beefsteack , une 



11-2 LA JEUNE CHINE. 

anguille à la tartare, ou bien une salade de homards! 

— Je me contenterai d'une tasse de thé, répondit PufF, 
qui voulait flatter T amour-propre national de son hôte. 

— Du thé ! reprit dédaigneusement Ki-Li-Fi-Ki ; fi ! 
vous êtes un homme rétrograde ; nous autres gens de 
progrès, nous avons renoncé à cette boisson insipide. On 
vous en servira pourtant , car ma famille a conservé la 
déplorable habitude d'en boire cinq ou six fois par jour. 
Je vois bien que les idées nouvelles n'ont point pénétré 
jusqu'à vous ; sans doute vous êtes pour l'ancienne cui- 
sine ; vous aimez les omelettes de vers à soie , les coulis 
de cloportes , les fritures de sauterelles , les compotes 
d'jeux de perroquets, et les côtelettes de chien. Qu'on 
apporte à mon hôte un entre-côte d épagneul. 

— La salade de homards ne me déplaît pas, et si... 

— Bravo! j'aime qu'on se rallie au progrès; vous 
êtes mon hôte à perpétuité. Vous accepterez aussi une 
demi -tasse. 

— Volontiers. 

— Et le petit verre î 

— Très-volontiers. 

— A merveille. Ce soir nous sablerons le Champagne; 
voilà mon opium. 

On ne pouvait trouver un Chinois plus accommodant. 
Ki-Li-Fi-Ki expliqua à Puff qu'il faisait partie de la 
Jeune-Chine , qu'il soutenait les principes de la civilisa- 
tion européenne , et que tous les jours il recrutait un si 
grand nombre de partisans , que déjà il avait pu orga- 



LA JEUNE CHINE. 



n:i 



niser une garde nationale dont il s'était nommé colonel. 




Pour faire honneur à l'étranger, Ki-Li-Fi-Ki passa le jour 
même une grande revue ; ce qui procura au docteur le 
plaisir de voir la Jeune-Chine sous les armes. 

Dans la demeure de Ki-Li-Fi-Ki tout dénotait les habi- 
tudes les plus avancées. Il avait réduit le nombre de ses 
femmes à vingt-quatre ; il leur permettait de marcher et 
de porter de simples brodequins en soie ; il mangeait avec 
des fourchettes ; sa fille aînée jouait du piano , et son 
fils aîné étudiait les belles manières de l'Europe en faisant 
danser des poussahs. 



174 



LA JEUXE CHINE. 




Après dîner et comme ils étaient arrivés au dessert, 
Ki-Li-Fi-Ki dit au docteur : 

Maintenant que nous avons sablé le champa^rne , la 
civilisation m'ordonnerait de vous chanter une petite chan- 
son pour rire ; mais il faut ({ue nous allions au théâtre; 
hâtons-nous , car l'on va bientôt commencer ; je vous 
clianterai deux chansons demain. 

Pour se rendre au théâtre , ils traversèrent une pro- 
menade où l'élite de la fashion se donnait rendez-vous 
tous les soirs. De tous côtés on ne voyait que des Jeunes- 
Chines des deux sexes ; l'influence de l'Europe se faisait 
sentir dans le sous-pied et dans le mantelet ; l'œil de 
Ki-Li-Fi-Ki rayonnait en voyant ces témoins irrécusables 
de la puissance réformatrice. 



LA JEUNE CHINE. 



175 






mms'' 




Le programme qu'on distribuait était ainsi conçu 






^^K^^^ 



OMBRES FRANÇAISES 



COMÉDIE EN DEUX ACTES MÊLÉE DE COUPLETS 

Mil. les iiiililaires au-dessous de scpl ans 
l'I les ciifaiils non urailrs ne paieront que moitié place. 



.50:^.^- 






116 LA .lEUXE CIIIXE. 

La représentation fut des plus animées. L'apparition du 
commissaire souleva des rires inextinguibles. Dans les 
entr'actes c'était de toutes parts un feu croisé de binocles 
et de lorgnons. Plusieurs couplets furent bissés. Après le 
spectacle on donna une sérénade au directeur, qui con- 
sentit à continuer ses représentations sans augmenter le 
prix des places. 

Une garde nationale , un théâtre , des sous-pieds , des 
mantelets! s'écria Ki-Li-Fi-Ki en sortant avec Puff, il 
ne nous manque plus rien pour être à la hauteur de la 
civilisation . 

— Il vous manque (quelque chose , mon cher hôte , 
répondit Puff. 

— Eh quoi donc , s'il vous plaît t 

— Un journal qui publie des romans en feuilletons et 
des livres illustrés. 

— Vous avez raison , reprit Ki-Li-Fi-Ki consterné ; 
j aviserai ! 




Ll 



©ans ^lFi^5>!]©^0ai 



UNE JOURNÉE 



U 



D) [U] 



^L^iiyii 



km nous ran)^nfra les (irecs ri 1k Roraaîus? 

PnxsAno. 



I u'j a d'aoliqur i\»e la modf d'Iiler. 

ALEIA^DRl.^iI. 



a\v\Atî> mou\vmtM\ï> autitAV» ou ■wvoàtvwïs. 



Le soir était venu ; la vue des animaux commençait à 
me fatiguer ; je voulais voir des hommes. Profitant de 
la fraîcheur pour me mettre en route , je me dirigeai vers 
le midi sans lanterne , quoique je fisse la même recherche 
que Diogène. 



Abandonnant déjà son alcôve d'azur, 
L'Épouse de Tithon régnait dans le ciel pur, 

lorsque je me trouvai au milieu de fertiles guérets. Un 
jeune berger, assis devant sa chaumière couverte d'un 
toit de gazon , coopeitum cespite ciilmcn , m offrit Ihos- 
pitalité d'un déjeuner composé de fromage, prcssi copia 
lactis. iiprès lui avoir voté de nombreux remerciements, 
je lui demandai le nom de la contrée. 



J78 UNE JOURNEE 

— Jeune étrang-er, me répondit-il , permets-moi avant 
tout de marquer ce jour avec un caillou blanc; la journée 
doit être heureuse qui commence par l'hospitalité. Mortel 
chéri de Jupiter, cette contrée s'appelle l'Antiquité ; 
c'est ici que nous cultivons paisiblement la tradition , 
loin de tous les explorateurs , commentateurs , annota- 
teurs, expurgateurs. Le passé et le présent se confondent 
ici dans une aimable alliance. Notre rôle est de montrer 
comment se tiennent tous les anneaux de hi chaîne de 
hi tradition, et comment la forme nouvelle se relie à la 
forme ancienne ; nous vivifions l'esprit moderne au con- 
tact de l'esprit antique. Si vous compreniez le langage 
philosophique, je vous dirais que notre vie est une palin- 
génésie progressive et permanente. Du reste nos mœurs 
sont douces , et le joug de ceux qui nous gouvernent 
n'est point pesant. Nous naissons tous égaux et acadé- 
miciens ; nous vivons tous comme au temps de Saturne 
et de Rhée. Tel que tu me vois, je coule en paix mes 
jours avec ma femme l'Idylle, et nous formons tous les 
deux la plus heureuse Eglogue du pays , dont tous les habi- 
tants sont des Bucoliques. La guerre et ses fureurs nous 
sont complètement inconnues; jamais les noires Furies 
n'ont secoué leurs flambeaux sur ces paisibles contrées. 
Toutes les fois que nous rencontrons un ami, après lui 
avoir serré la main , nous l'invitons poliment à faire 
assaut de poésie : 

Boni (|uoniaiïi conveiiimus anibo , 
Tu calamob iiiflare levés, ego dicere versus. 



A RHECULANUM. 119 

Le premier Faune que nous trouvons sur notre passage 
décerne la palme du combat, et nous continuons notre 
chemin. Tels sont les plaisirs des habitants de cette con- 
trée, bien plus heureuse que la Bétique. La capitale de 
l'Antiquité se nomme Rheculanum , elle est située à 
quelques stades de ma chaumière ; tu peux y arriver 
avant que la troisième heure fatiguée ait quitté la troupe 
joyeuse de ses sœurs escortant le char du Soleil. 

— Adieu donc, mon hôte, m'écriai-je; il faut partir. 

— Attends , reprit-il , le costume que tu portes n'est 
pas suffisamment mélangé de passé et de présent pour 
paraître conforme à la tradition ; garde ta polonaise , 
mais consens à revêtir ce laticlave très-peu teint dans la 
pourpre de lyr; c'est ma femme qui l'a tissé, ^laintenant, 
jeune étranger, tu peux pénétrer sans danger dans la 
ville sacrée ; pars , et que les dieux te soient favorables ! 

Au bout de deux heures , je posai mon cothurne pou- 
dreux dans les rues de la capitale de la tradition. Les 
mœurs antiques y florissaient dans toute leur pureté ; 
l'encens des sacrifices s'échappait en bouffées odorantes 
de la porte des temples ; le peuple se rendait sur les places 
publiques pour recevoir sa ration de froment ; èi chaque 
coin de rue, des individus couronnés de lierre récitaient 
des vers et vendaient de la poudre persane; on lisait sur 
des enseignes Bureau d'esprit , et la foule s'y rendait pour 
acheter des odes, des madrigaux, des épîtres, qu'on lisait 
ensuite aux repas, aux bains, aux forums. Au pied d un 
temple de Jupiter, des barbiers tondaient, rasaient, 



iSU 



UNE JOURNEE A RHECULAXUM. 



épilaient les crânes antiques pour la bagatelle de deux- 
sesterces , tandis que les coiffeurs démêlaient et frisaient 




les chevelures des femmes. Livrant ma tête au plus habile 
coiffeur, je lus dans les papyii puhlicl un charmant feuille- 
ton sur une atellane représentée la veille, et sur les jeux du 
Colysée; on y vantait beaucoup deux petits grecs [Grœculi] 
chargés des principaux rôles , et l'on v éreintait deux lions 
de l'Atlas qui n'avaient pas su mettre dans leurs rôles toute 
la passion et tout f acharnement qu ils comportent. 

A la quatrième page du journal était un article intitulé : 




> Qy t. 

CIRQUE-OLYMPIQUE , DE LA 2"" HEURE A LA 6"'^ PRIX DES PLACES : 6 AS. 



Duels de gladiateurs. 

A'auniailiie. Joule des deu\ Pliénieiens. 

Danseuses de Cadix. 

lulles à la grecque. 




l'hlyboloé , chauson ionienne avec acconipague- 

nienl de lyre par le sénateur Sirabonius. 
Cdurse de cbars. 
Combat d'un Rhinocéros contre un Serpent boa. 



FORUM 



De la i'^J heure à la o'"«. Jout le monde est admis. On décorne aujourd'hui 
le prix de di\ mille drachmes à la meilleure tragédie. 




182 



UNE JOURNEE 



Voilà qui doit être un spectacle assez nouveau, pensai-je 
aussitôt , et , mettant soigneusement mon papyrus puhlicus 
dans ma poche, je me dirigeai vers le forum. 

L'urne du scrutin était dressée sur une petite colonne 
en face de la tribune de l'édile. Quand les aruspices eurent 
consulté le vol des oiseaux , le vote commença et chaque 
citoyen vint déposer son suffrage. 




Qui pourra redire jamais les émotions qui régnèrent 
dans la foule au moment où l'on dépouilla le scrutin! 
Les concurrents sont tiu nombre de trois. Chacun a sa 



A RHECULANUM. 183 

faction dans le peuple. Les uns tiennent pour Ctésiphon , 
l'incomparable auteur de Rembroclwariiis l'Allobroge ; les 
autres portent aux nues lopas , qui a mis en scène 
Pélops , ou le Festin des Atrides ; ceux-ci n'ont d'ap- 
plaudissements que pour le divin Nictesjdlon, auteur de 
l'Epouse innocente et coupcd)le. Chacun vocifère, on se 
heurte, on se mêle, on en vient aux mains. Tels les flots 
de l'Adriatique s'agitent avant que Neptune élève sur 
eux son redoutable trident. 

L édile vient de lire le dernier bulletin. Nictesyllon 
l'emporte de deux mille trois cent soixante-douze voix sur 
ses concurrents. On l'entoure, on le couvre de fleurs et 
de couronnes, on le porte en triomphe chez lui. Outre le 
prix de dix mille drachmes , le sénat académique déclare 
qu'il aura le droit , en rentrant le soir dans ses lares , de 
se faire escorter par deux esclaves armés de flambeaux 
et quatre joueurs de flûte payés par la république des 
lettres. 

Le jour même, sur les places publiques, des déclamateurs 
ambulants récitaient des fragments de V Epouse innocente et 
coupable; l'un d'eux fit une recette de mille as : ce qui 
n'empêcha pas un rival jaloux de faire circuler 1 épi- 
gramme suivante , qui fut généralement attribuée à lopas ; 

L'Epouse innocente et coupable, 
Et je le dis sur mon honneur, 
N'offre à tout juge raisonnable 
Qu'un seul coupable; c'est l'auteur. 



1S4 



U\E JOURNEE 




Le succès de L'Epouse innocente et coupable avait mis 
une telle exaltation dans le cœur de toutes les femmes, 
que , comme je voulais entrer dans un magasin de modes 
pour dire quelques douceurs à la domina du comptoir, 
ainsi que l'exige la tradition, les ouvrières, les nourrices 
avec leurs carlins, soi tirent en foule sur le seuil, et en 
farouches Lucrèces menacèrent de se tuer si je faisais un 
pas en avant. 




Lgg L(y]©[Fl[|© 



A kiie(ulam;m. 



185 



J'avais lu /'-/// d'ainicr d Ovide; plein de respect pour 
le beau sexe, et plus poli que Sextus, je me retirai. 

La poussière du Forum m'avait desséché le gosier ; 
j'entrai dans un café. ^ — Puer! mécriai-je, apportez-moi 
une glace à la pomme des Hespérides et au rhum. 




Absorbé par un flamine qui payait la demi-tasse à deux 
vestales, le garçon ne prenait point garde à moi. 



186 U\E JOURNÉE 

3Iacte animo , (jene rose puer . 

lui criai-je impatienté ; cet hémistiche lui donna des ailes. 
Au bout de cinq minutes j'avais pris une glace à l'orange 
dont le parfum eût fait envie aux dieux et honte à Tortoni. 

Il s'agit maintenant de terminer sa journée. Vers quels 
lieux le seigneur Krackq semblable aux immortels portera- 
t-il ses pas ( 

Je tirai mon journal de la poche de ma toge , et je con- 
sultai la Jonriiéc de l'Etranger. 

OLVEllTS JISQV'a L.V SEPTIICME IIELKli. 

il<^c 



Bain d'eau de Tibre 50 as. 

Bain d'eaux minérales de P.«stum. . 5 sesterces. 

Bain algérien 20 drachmes. 

Bain russe 10 roubles. 

Bain chinois 1 taël. 

Bain de Barèges 2 fr. 50 c. 

Les objets de conso/n/na/wn se paient en sus. 

Quant à moi je préférai le bain de rivière , plus con- 
forme à mes goûts et à mes moyens. Je ne connais pas 
de manière plus agréable de tuer le temps, que celle qui 
consiste à rester dans leau, en se livrant aux charmes 



A RHECULANUM. 



187 



de la conversation; c'est ainsi que les Tritons, fils de 
Neptune, s'amusent au sein du liquide élément. Il est 
doux ensuite de sécher avec le lin les perles qui découlent 
sur ses épaules humides ; il est doux de boire un petit verre 
pour lutter contre la fraîcheur des embrassements de la 
Naïade. Heureux qui contemple du haut du bain , en 
fumant son cigare, ceux qui piquent des têtes et luttent 
contre le courant! 




1H!S UXE JOURNÉE 

En sortant du bain , je vis une foule énorme rassemblée 
devant un marchand d estampes; on s écrasait pour voir le 
portrait du divin Nictesyllon. L'auteur de l'Epouse innocente 
et coupable était représenté dans son ménage, mangeant 
une soupe aux choux avec sa femme et son gamin. 

Le Soleil allait se jeter dans le sein de Téthvs, c était 
l heure ou s élève le vent vespcrtinus et où 1 ombre s allonge 
dans les vallées , 

Allisiiiif cachinl de monlibiis vinbir/^. 

Que faire? et quels conseils va me donner la Journée 
(le I Etranger au moment où la nuit commence pour tout 
le monde \ 

Voici ce que je lis dans ce guide : 

DE I.A 7'"* A LA S""' HF.IRR, 
Via Lu>(a , Peualrs ii" 7. 

Quelle est cette Pannichis , et par qui me faire présenter 
chez elle! 

— Par moi , répondit un passant qui avait entendu mon 
exclamation. Cette Pannichis est ma femme ; j'ai précisément 
besoin de faire constater le flagrant délit , vous me servirez 
de témoin. 

— Eh quoi! dauK cette cité antique et traditionnelle, 
toutes les femmes ne sont pas des Lucrèces ! 



A KUKCULAXLAl. 



lvS9 



— - Vous allez en juger. 

Pannichis, quand nous entrâmes chez elle, était à sa 
toilette. Un bijoutier essayait des bagues d or à ses pieds ; 
et elles étaient toutes trop petites. Tous les lions de la 
tradition étaient réunis autour de sa chaise d'ivoire ; l'armée, 




la robe, la finance, le sénat (S. P. Q. R.), lui faisaient 
une cour assidue. Pannichis, après avoir quitté l'atrium 
conjugal, était devenue une des lorettes les plus à la mode 
de l'Antiquité. Son mari voulait obtenir le divorce; il se 



190 



U\K JOIRXIΠ



jeta comme un furieux au milieu de 1 appartement. Je 
profitai de la confusion générale pour m esquiver promp- 
tement, a^^ant trop peu de temps à passer au milieu de la 
tradition pour le perdre dans les fastidieux détails d'une 
procédure en séparation de corps. 

Je suivis la litière d un sénateur qui se faisait conduire 
au théâtre. L'esclandre du mari de Pannichis était déjà 
connu ; on ne parlait que de cela au fo^^er. Le divin 




A RHECULANUM. 19 L 

Nictesvlloii, lui-même, paraissait complètement oublié. 
O vanité de la gloire! c'est ainsi que procèdent les hommes 
et la tradition. 

On jouait Phèdre, le triomphe d'une jeune actrice chérie 
de Melpomène et nommée Leucothoé; le public semblait 
plus froid que de coutume. La grande scène de l'aveu 
à Hippoljte, dans laquelle mademoiselle Leucothoé se 
surpassa, ranima un moment l'attention du public. Elle 
dit d une façon surprenante la fameuse tirade : 

Oui , prince , je languis , je brûle pour Thésée , 
Non point tel que l'ont vu sou^ ent les boulevards , 
Sur mille objets divers jetant mille regards , 
Et de plus d'un Dandin déshonorant la couche , 
Mais fidèle , mais lier, et même un peu farouche ; 
Charmant , jeune , traînant ses sous-pieds après soi , 
Tel qu'on dépeint Arnal , ou tel que je vous voi. 
Il avait votre port , vos yeux et votre twme , 
Et vos guêtres de cuir d'une coupe divine , 
Lorsque de notre Crète il traversa les flots , 
Digne sujet des vœux des filles de Minos. 
Que faisiez-vous alors ? Pourquoi sans Hippolyte 
Des héros de la Grèce assembla t-il l'élite \ 
Pourquoi , moutard encor , ne piites-vous alors 
Quittant la mutuelle arriver sur nos bords? 
Par vous aurait péri le monstre de la Crète ; 
Ariane , ma sœur , vertueuse lorette , 
Cachant mal à vos yeux son amour incertain , 
Du peloton fatal eiàt armé votre main. 
Mais non : dans ce dessein je l'aurais devancée , 



192 IM-: JoruNKE a kueclxamm. 

L'amour m'en eût d'abord inspiré la pensée. 

Pour vous , prince , pour vous travaillant tous les jours , 

Je vous aurais brodé des bourses en velours . 

Que de soins m'eût coûtés cette tête charmante f 

Bretelle de satin , ou pantoufle amaranthe , 

Oui , j'eusse tout donné , mon aiguille et mon cœur ; 

En vous seul j'aurais mis mon unique bonheur , 

Et Phèdre , à l'entresol avec vous descendue , 

Se serait avec vous retrouvée ou perdue. 

Une triple salve d applaudissements ébranla la salle. 
Quand Hippolyte voulut répondre : 

Dieux ! (ju'est-ce que j'entends ! Madame , oubliez-vous 
Que l'hésée est mon père , et qu'il est votre époux? 

il fut impossible de rien entendre. L'ovation décernée à 
mademoiselle Leucotlioé durait encore ; elle se prolongea 
même à la sortie du spectacle. La tragédienne était à 
peine montée en char pour se rendre chez elle, ({ue la 
foule entoura son tandem , détela les chevaux et se mit 
à leur place. Je suivis quelque temps le cortège; puis, 
vaincu par la fatigue, je me dirigeai vers un honnête 
garni où lOn pût m'assurer à un prix modeste l'hos- 
pitalité antique. Après être monté dans ma chambre, 
j'invoquai Morphée et je m'endormis du sonmicil de l;i 
tra<lition. 



ùcnn5~ïsisiJ llru'ul [LOJlStrLriyïiru fiZ'-.j-iri CJi-J-i51ïruT5To_rn5'm-j-x5~Zj-i_n5Tin_ r"5T,-',_i-Jj" 




:«"^ L[E^©@TG41@[f. — [Fl@L[E Bl ?H[ED?iEp 



MACÉDOINE CÉLESTE. 



©oiy^p i\5^©[ii, m 



L'imoiir s>D ta-t-en gnerre, 
tUronton ton ton mirontaine. 

GkMIL BbB>AKD. 






Ce matin l'Amour est sorti, dès l'aurore , du calice de 
la rose qui lui servait de lit. Où vas-tu , petit dieu 
malin t Pourquoi comptes-tu si attentivement les flèches 
de ton carquois t Pourquoi examines-tu si leurs pointes 
sont bien solides et bien acérées î Pourquoi mets-tu une 
corde neuve à ton arc î Tu trempes tes traits dans 
une goutte de rosée î Voilà donc le poison dont tu te 
sers pour envenimer la blessure des cœurs. 

Qui se serait jamais douté que la rosée pût servir à 

25 



194 MACÉDOINE CELESTE. 

un pareil usage t Mais l'Amour connaît mieux la toxi- 
cologie que tous les professeurs canicides de l'univers. 

Voilà Cupidon armé en course ; évidemment il s'en 
va en guerre. Contre qui l Personne ne le sait ; raison 
de plus pour que tout le monde tremble. 

La Renommée s'est levée , elle aussi , de bonne 
heure ce matin ; le préfet de police Mercure lui a 
délivré sa médaille ; elle a la permission de crier les 
nouvelles sur toute la surface du globe. La voilà qui 
embouche déjà sa trompette pour attirer la foule , et 
pour distribuer ensuite ses célestes canards. 

L'Amour la rencontre , et la prie de ne point an- 
noncer son départ. Cupidon veut voyager incognito ; il 
n'est jamais plus dangereux que lorsqu'il se cache. 

Le Temps , qui va clopin dopant , lui jette en passant 
un regard dédaigneux ; mais l'Amour se contente de planer 
en souriant au-dessus du vieillard morose, et l'barmonieux 
battement de ses ailes semble lui dire : Je ne vieillis pas. 

L'Amour passe à côté de la Gloire endormie , et il 
ne la réveille pas. C'est que la Gloire est déshabituée 
de l'Amour ; personne ne lui fait plus la cour , on la 
délaisse, on l'abandonne pour des beautés qui ne la 
valent pas. La Gloire du reste est jalouse, et elle ne 
veut pas de cœur partagé. Pour se consoler . la dé- 
laissée a demandé à Jupiter la faveur de dormir pour 
se reposer de ses anciennes fatigues. Quand répondra- 
t-elle à la voix qui lui dira : Réveillez- vous , belle 
f>iidor)vii(^ ' 



MAC?:D0INE CELESTE. 



195 




Tout cela ne nous apprend pas où va l Amour. Ne 
voyez-vous donc pas qu'un nouveau printemps commence! 
La chasse aux cœurs est ouverte ; le petit dieu malin , 



196 MACEDOINE CELESTE. 

puisque c'est ainsi que nous l'avons appelé , a pris un port 
d'armes contresigné: Vénus. L'Amour va chasser. 

Puis il faut qu'il renouvelle la provision d'essence 
parfumée au milieu de laquelle brûle le lumignon du 
feu divin. Cette essence se compose des larmes d'amour 
qui se forment dans l'âme des vierges et que distillent 
ensuite leurs yeux. 

Où trouvera-t-il des vierges! l'Okmpe n'en fournit 
guère. Quittant le pays des déesses , il se dirige de 
toute la vitesse de ses ailes vers les régions peuplées 
par les anges , sphère mystérieuse où habitent , dan 
un magnifique couvent bâti d opale et de lapis-lazuh, les 
femmes mortes avant d'avoir aimé, ou malheureuses en 
amour. Dans leur retraite pieuse, ces âmes se nourrissent 
de souvenirs et de regrets. Heureuses si on ne les troublait 
pas dans leur solitude ; mais les esprits de l'abîme se font 
un jeu de les poursuivre. Les uns lancent par dessus les 
murs des billets doux aux recluses; les autres poussent 
l'audace jusqu'à tenter l'escalade des remparts, et l'on 
voit les anges obhgés de soutenir un siège. 

A l'heure où ceux-ci , formés en procession , chantent 
le cantique de l'âme et l'hosannah du cœur , l'Amour 
touche aux confins de cette zone sainte. Quel spectacle 
affreux s'offre à ses regards ! les démons ont envahi la 
contrée privilégiée ; la procession passe bannières dé- 
ployées, et, malgré les remontrances, ils persistent à 
rester couverts, et regardent effrontément les religieuses 
ailées. 




AlMiâiS ET ^EM© 



MACEDOINE CELESTE. 



191 




Une bande plus échevelée encore a brisé les portes du 
couvent ; les diables ont choisi la chapelle pour théâtre de 
leurs orgies. Celui-ci boit l'aï, celui-là chante, l'un siffle, 
l'autre ht ses mémoires, un autre se démène dans le béni- 
tier. En vain du haut de la chaire un ange essaie de leur 
faire entendre raison ; les démons recommencent de plus 
belle leur sabbat. Le prédicateur voila de ses ailes son 
charmant visage , et pleura. 

Cupidon aurait voulu mettre le holà ; mais il vit qu'il y 
perdrait son grec. Allons, se dit-il, dans le paradis de 



198 



MACEDOINE CELESTE. 



Mahomet; j'y trouverai assez de larmes d'amour pour 
remplir ma veilleuse. 

Le paradis de Mahomet, comme persomie ne l'ignore, 
est rempli d'odalisques ni plus ni moins qu'un ballet. Ces 
odahsques, plus généralement connues sous le nom de 
houris, sont promises aux fidèles croyans, c'est-à-dire à 




MACÉDOINE CELESTE. L99 

ceux qui n ont pas bu une goutte de vin de toute leur vie, 
qui ont toujours été convaincus qu il n'y a pas d autre dieu 
que Dieu et que ^laliomet est son prophète, et qui n'ont 
jamais rencontré un Européen, fût-il juif, sans lui dire: 
Chien de chrétien ! 

Ces fidèles croyans ont droit à une foule de houris, à 
une pipe toujours pleine et à des sorbets sans fin. Un 
pont étroit et chancelant mène à ce paradis ; ceux qui 
n'ont pas pour le franchir le balancier de la vertu , 
tombent dans un abîme où toutes les variétés de supplices 
les attendent. 

C'est à peine si dans les yeux de ces onze cent mille 
houris Cupidon trouva quelques gouttes de l'essence divine. 
Dans ce paradis les femmes sont peu sensibles ; elles sont 
plus disposées à rire qu à pleurer, surtout lorsqu'un mal- 
adroit, perdant l'équilibre sur la corde roide , tombe dans 
le trou aux rats. 

Ne trouvant pas sa provision de larmes , le fils de 
Vénus s'approcha de la terre pour faire sa provision de 
cœurs . 

Comme il était à l'aflut derrière un bocage , il entendit 
une voix harmonieuse au-dessus de sa tête ; c'était un ange 
qui, chassé du couvent par la victoire des diables, errait 
dans le ciel , et venait se cacher un instant parmi les 
arbres qui lui rappelaient le mortel aimé. Avec les larmes 
que l'ange versait, l'Amour recueilht l'essence nécessaire 
pour alimenter le feu divin, et, tenant sa veilleuse d'une 
main, sa brochette de l'autre, il remonta vers les cieux. 



•200 



MACEDOINE CELESTE. 




Soit que le vol de l'Amour fût trop rapide, soit que le 
vase fût trop plein , quelques gouttes du liquide qu'il 
contenait s'échappèrent , et le hasard voulut qu'elles tom- 
bassent sur Hahblle. Le lecteur na pas oublié que l'im- 
prudent voyageur , perdu dans les régions hyperboréennes , 
n'avait pu se faire à l'atmosphère infiniment trop au-dessous 
de zéro du royaume des frimas , et s'était vu changé en bloc 
de glace. Combien de temps ne fût-il pas resté à l'état de 
stalactite , si la main de l'amour n'eût vacillé ! A peine 
eut-il senti le contact de cette rosée qu'aussitôt la glace 
qui l'enveloppait se fondit , une chaleur douce fit battre 
son cœur , et il poussa une faible exclamation qui dans la 
langue des soupirs signifie : Ah ! que je suis heureux ! 



@©©aâ5^ 



-P. 



AU 



@ij[y]©^ 



liai 1 pli ' iiiJiiiMjN-niiii^ 
IM. Wiiii 



l l'âge de 3(1 ans. Imil filoyeu sera Ifiiu de diuhir uuc rniimi' 
Il moins qu'il ne préfère b murl. 



Lapidons les l'éljljalaires ! 
MisTBfcss Kiv, prcsiilenle «le la Société pour l'abolition du célibat. 



le niaria?e esl la base de la soeiele. 

!,► Fkhf, Enpami.s 



WWW. — Lt «lVocVhwy Vvv\\ ^uWVt Va CAvvwe. Noxja^jt iv Va \ittV\tA\V\t iV"\v\v 

ViO\vV\ÏUY. 



Le lecteur sait déjà combien c est chose facile au docteur 
Puff de franchir en un instant les distances les plus consi- 
dérables. En moins de temps qu'il n'en aurait fallu à un 
littérateur moderne pour dicter un drame ou un feuilleton , 
il avait quitté la Jeune Chine et se trouvait dans une 
vieille capitale. 

Il n est pas bon que 1 homme soit seul, j ai trop 
longtemps méconnu cette vérité , se dit Puff dès qu il se 
vit en pays civilisé ; maintenant que me voilà formé par 
les voyages, le moment est venu de ffiire une fin. 



202 COURSE AU CLOCHER CONJUGAL. 

J'ai longtemps parcouru le inonde , 
Et l'on m'a vu de toute part , 
Courtisant la brune et la blonde , 
Aimer , soupirer au hasard. 

Donnons un domicile à nos amours, et fixons nos soupirs. 
Autrement dit, marions-nous. 

Oui , c'en est fait , je me marie , 
Je veux vivre comme un Caton ; 
S'il est un temps pour la folie , 
11 en est un pour la raison. 

Mes co- dieux vont être singulièrement étonnés quand 
ils apprendront mon mariage. Mais avant de rédiger la 
lettre de faire-part, il faut au moins savoir qui j'épouse. 

Il y a femme et femme , il 3 a aussi mariage et mariage ; 
quelle femme vais-je prendre l quelle forme de mariage 
vais-je adopter! 

Procédons d abord par voie d'exclusion. 

Décidément je ne suis pas pour la femme chinoise ; sa 
beauté consiste à chausser des pantoufles trop étroites. Je 
veux une femme qui puisse m' apporter vivement un lait de 
poule et mon bonnet de nuit. 

Ni pour la femme turque; elle est généralement trop 
dodue, et de plus elle se teint les sourcils. 

Ni pour la femme indienne ; elle porte des pendants de 
narines , et elle se teint les dents. 

Ni pour la femme sauvage ; elle est trop peu vêtue , et 
elle se teint tout. 



COURSE AU CLOCHER CONJUGAL. 



203 



Ni pour la géante , ni pour la naine : l'excès en tout 
est un défaut. 




:^04 



COURSE AU clochp:r conjugal. 



Cherchons cette moitié de moi-même dans les pays où 
le sentiment fleurit à l'abri tiitélaire d'un code civil quel- 
conque. Aussi bien je m'aperçois que je ferais un fort 
mauvais polygame ; il n'y a que la monogamie qui puisse 
me convenir. 

J apporte des qualités très-précieuses dans le mariage : 
D'abord un cœur vierge ; car je ne puis appeler amour le 
sentiment que j'éprouvai une fois en passant pour cette 




ïx^ /V^^/ffT/^/ ae / J^ ^////ruee. 



ïl'C|)pU8fS 
VEUVES, ROSIÈKES, ETC. 




i^iAiFi [i^j^TîFiflihVj@'j>*]yAL. 



COURSE AU CLOCHER CONJUGAL. "205 

petite laitière de Alemphis , gracieuse comme un ibis , 
légère comme une gazelle, si légère que je ne pus l'attraper. 
Ensuite une grande expérience; et, tous les philosophes 
l'ont dit, c'est l'expérience qui fait le bonheur. 

Puft' était encore plongé dans ces réflexions quand le 
hasard ou plutôt la providence , car il y a un dieu pour 
les épouseurs , le fit déboucher sur une place publique , 
au milieu de laquelle un individu en livrée distribuait 
le prospectus qu on trouvera ci-après. 

Puff, l'ayant lu, se rendit immédiatement chez le sieur 
Avmon. 

— Monsieur, lui dit-il, je viens pour me marier. 

— Cinquante ans , des lunettes , un ventre fait , répondit 
Ajanon en regardant son client; j'ai votre affaire. Prenez 
i\|me (jg Musenville. Des cheveux d'un beau gris perle, 
et vingt-cinq volumes de poésie en dot. 

— A d'autres. 

— Nous avons Milady Cœurivoore. Voici son portrait. 
Comme le turban lui sied ! Elle a beaucoup connu Byron. 
Vous préféreriez peut-être une lorette paUngénésique ou 
une lolotte allemande? 

— Passons. 

— Voulez-vous une brune Espagnole , une ravissante 
danseuse qui a tenu les castagnettes longtemps et partout ( 

— Je n'aime pas les cachuchas en ménage. 

— Aimez-vous mieux une femme franc pot-au-feu, qui 
peigne bien vos enfants { 





W3^ 



iPKQMiPTllTM®! = Blggi^ilTIli 



A L'AUTEL 




DE L'HYMENEE 



KC.RIHE FRANCO AT imiECTEl'fl 
On ne reçoit que les Femmes alTrancbie^i de tout iKTaiit 

^ '«)■<>- 

Le sieur Aymon, bien connu des pères et des fils de famille, 
fait lettres , visites , demandes , et généralement tout ce qui 
concerne les Mariages. 

Il tient un assortiment de Femmes de tout âge , de tout 
pays , de toute profession , à la disposition des personnes qui 
désireraient mettre un terme aux ennuis du célibat. 

L'excellence de ses produits est connue de l'univers entier. 
Rien n'égale le velouté et le moelleux de ses veuves. Il 
garantit bon teint tout ce qui sort de son établissement. 



REÇOIT TOrS LES JOIR? 

des visites grnluiles 

DE MIDI A QlATnt IlEtRES 




UiK lie la i'iliclitc 

PRES LE PASSAr.E M' KRAND-tEriK 

entre la Barrière des Vérins 
et celle des Martyrs 



ON TRAITE SUR PORTRAIT 



m 



(^7^^9^m 



COURSE AU CLOCHER CONJUGAL. 



207 



— J'espère bien ne point en avoir. 

— Alors , nous allons passer à une autre série. Voici 
le carton aux portraits n° 2. Prenez -moi cette jeune 
personne : elle a un cœur et une maison libres de toute 
hypothèque. 

— Sa physionomie me déplaît : elle doit être mauvaise 
langue. 




— Prenez donc celle-ci. Quinze cents arpents de forêts. 

— Et une bosse. Elle doit être méchante; je perdrais 



208 



COURSE AU CLOCHER COXJUCIAL. 



mon temps à vouloir la redresser. De plus, il y a du 
loucJie dans ses yeux. 

— Oh ! en voici une à laquelle vous n'adresserez pas le 
même reproche. Le meilleur caractère 

— Oui dà, et pas de tête. C'est ce qu'on nomme une 
honne femme. 




^ B^'fFf.îEMPfJ 




— Décidément, Monsieur, vous êtes trop difficile; 
vous ne vous marierez jamais. Au plaisir de ne pas vous 
revoir. 



LIS PL^asDIFi! 



DES 



CHAMPS-ELYSÉES 



Trabit sua quen)i|U( lolnplas. 

FOI-BIEB. 

.4 rhacun suiTagt son plaisir, a rbaqup plaisir ^iiniiiii a rapacilé 

KCOLK d'AlrXANDRII!, 

fidebit 
rermiilos heroas, ft ipse Tidebitnr illis. 

La Kbackqiadb, poëme en 24 chanta, 

lu plaisir , à la Mie , 
i!onsacrons Ions nos instants 

SoCBATB. 






Krackq eut un songe, comme s'il était une tragédie. Il 
rêva qu'il n'était plus qu'une ombre légère, et qu'il errait 
au milieu des Champs-Elysées en compagnie des sages et 
des héros. 

Entre deux rangées de chaises, il vit circuler une foule 
de célébrités vertueuses et admises aux honneurs de 
l'éternité, tandis que d'autres renommées, non moins ver- 

27 



'210 



LES PLAISIRS 



tueuses et éternelles, devisaient tranquillement assises sur 
des sièges qui ne coûtaient rien. On entendait dans le 
lointain le bruit agréable de mille symphonies , et l'har- 
monieux tintement des marchands de coco. 

Krackq pénétra dans ce séjour de paix , et le premier 
personnage de connaissance qui frappa sa vue fut Epicure 




■^.ry 



faisant une partie de macarons à côté d'Archimède , qui 
se contentait de le regarder. Sans doute l'inventeur du 
miroir était absorbé dans la contemplation de l'ingénieux 



DES CHAMPS-ELYSÉES. "211 

mécanisme au moyen duquel l'aiguille du marchand tourne 
sur son pivot. 

Milon de Crotone essaj^ait sa force sur un dynamomètre. 
Hercule , descendu de l'Oljmpe pour se distraire un 
moment, jugeait les coups et semblait dédaigner de tenter 
lui-même l'épreuve. 

A quelques pas d'un jet d'eau qui ne se taisait ni 
la nuit, ni le jour, Platon expliquait sa doctrine à Des- 
cartes , et Aristote prenait du tabac dans la tabatière de 
Leibnitz. 

Roscius causait avec Talma des beautés du théâtre 
classique. Le tragique français déclamait à haute voix 
les principaux passages d'un drame moderne, et le 
Romain s'étonnait de la nouveauté de ce style. Euripide, 
Sophocle et Sénèque vinrent se mêler à l'entretien. 
Baron accourut tout essoufflé, tenant à la main une 
brochure timbrée et affranchie qu'il venait de recevoir 
du séjour des vivants ; c'était une tragédie , dont les 
Athéniens du jour s'étaient montrés ravis. Baron en 
récita à son tour quelques morceaux. Ducis et Crébillon 
crièrent à la décadence de l'art. Boileau, qui se trou- 
vait Là par has:ird , ne put réprimer un sourire. — Les 
auteurs sont toujours les mêmes , dit-il à Horace ; ils ne 
trouvent bien que ce qui se fait de leur temps. 

De grands cris partis du rond-point forcèrent Krackq 
à se séparée du groupe tragique. Confucius , Zoroastre, 
Montesquieu, Anaxagore, J.-J. Rousseau, INLalebranche , 
Diogène, causaient ce tumulte. Il s'agissait de décider 



212 



LES PLAISIRS 



une de ces mille questions litigieuses qui s'élèvent pour 
mesurer la distance dans une partie de cochonnet. D'un 
commun accord les joueurs résolurent de s'en rapporter à 
Salomon. 




Un homme remarquable par son embonpoint et la cou- 
ronne consulaire qui ceignait son front, se dirigeait en 
donnant le bras à un individu orné d'une cravate blanche 
à rosette, d'une chemise plissée à mille plis, d'un habit 
bleu-barbeau et d'une foule de breloques , vers un pavillon 
d'où s'échappait un parfum à donner de l'appétit à un 
sage. On lisait sur l'enseigne de ce pavillon : 



DES CHAMPS-ELYSÉES. 213 



APIGIUS & CAREME 

[a[isT^y;FiATiii3i^i ©us Âl 



SALON DE CENT COUVERTS. — CABINETS PARTICULIERS. 



Les deux personnages qui se rendaient ainsi chez le 
restaurateur étaient Lucullus et Brillât -Savarin. 

Grimod de la Rejnière prit place à la même table que 
ces deux illustres gastronomes. Que faire à table , à moins 
que l'on n'y mange? et que faire quand on a mangé, 
sinon discuter! Au dessert, les convives en vinrent aux 
mots à propos de la prééminence de la cuisine de leur 
siècle. Lucullus soutenait que les modernes n'auraient 
rien inventé , si Christophe Colomb n'eût pas découvert 
l'Amérique; sans lui on n'aurait eu ni dindes, ni café. 

Grimod de la Reynière se moquait des rôtis d'anon et 
des gâteaux de miel , bons tout au plus à donner à 
Cerbère. — L'antiquité , ajoutait-il , n'a connu ni l'entrée 
ni l'entremets; elle n'a eu de la sauce qu'une notion 
imparfaite , et a complètement ignoré le coulis. Suivant 
lui , la cuisine datait du dix-huitième siècle. — Erreur ! 
répondait Brillât-Savarin ; lisez mon livre , et vous serez 
convaincu du contraire. La cuisine date de l'Empire. 

Pour terminer la dispute , il ne fallut rien moins que 
l'intervention de Jupiter. Carême parut, montrant le 



214 



LES PLAISIRS 



menu de son dernier dîner qui datait de 1837 ; et la 
question fut résolue en faveur de l'époque actuelle. 

En face de l'établissement culinaire se dressait un 
fauteuil-balance; Voltaire et le grand Frédéric s'amusaient 
à se faire peser. C'était au tour du philosophe à essayer son 




poids; le philosophe se trouva plus léger que le conquérant. 
— Sire , lui dit-il , ne vous étonnez pas de cette diffé- 
rence ; si vous êtes plus lourd que moi, il faut l'attribuer au 



DES CHAMPS-ELYSEES. 



215 



poids de vos lauriers. Ainsi, aux Champs-Elysées même, 
la flatterie trouve toujours moyen de se glisser. 

Près de là, Galilée et Newton se renvoyaient une sphère 
céleste en guise de ballon. 

Guillaume Tell s'amusait à abattre des tyrans en plâtre , 




et la reine des Amazones Penthésilée , priant Brutus de 
lui céder son tour , attendait fièrement , appuyée sur son 
arc, le moment d entrer en lutte avec lui. 



216 LES PLAISIRS DES CHAMPS-ELYSEES. 

Krackq reconnut aussi l'inventeur des socques articulés 
qui causait mécanique avec Euclide , et Barème expliquant 
la science des nombres à Pythagore. 

Il lut ensuite, au-dessus d'une échoppe, le quatrain 
suivant : 

Par mon utile ministère , 
Ici, sous le sceau du mystère, 
On sert et chante tour à tour 
31ercure , Thémis et TAinour. 

Voiture , écrivain public. 

Trajan se faisait traîner dans un char attelé de quatre 
chèvres. 

Esope , Rabelais , Shakspeare , Cervantes , La Fontaine , 
INIolière et Picard , suivaient avec un sérieux impertur- 
bable la pantomime de Polichinelle. 

Dans l'allée de gauche, près du Panorama de la bataille 
d' Arbelles , on jouait des pantomimes sur un magnifique 
théâtre en plein vent. Au lieu de la devise classique : 
Castii;at ridcndo mores , on lisait sur le fronton : Hic 
virtus hellica gaudet. 

Le courage militaire , représenté par Condé , Turenne , 
Lannes, et une foule d'autres troupiers illustres, se délec- 
tait à la vue d'un chasseur d'Afrique qui , seul contre vingt 
mille Arabes, demeurait vainqueur et opérait une razzia de 
trente mille moutons, quarante mille bœufs, dix nille 
chevaux , six mille marabouts , sans compter les scheicks , 
les chameaux et les sultanes favorites. 




;©©Lg TlKlÉATl^^LI. 



LES CKANDS-MAITRES DE LA SÇÈ\E, 



LKS I>LAISIRS DES CHAI^IPS - KLYSEES. 



217 




^?:^ilT@!Mll]lt^]i IMIOLOT^ORi /h ©MiM© ii|)g©Ti\©Li= 



IN PARTERBE DE HEROi?. 



218 LES PLAISIRS 

Achille, Attila, Mahomet, Tamerlan, Henri IV, Pierre- 
le-Grand , Charles XII , considéraient ce spectacle avec 
l'attention la plus soutenue ; le silence était si complet 
qu'on eût entendu voler un mouchoir. 

Non loin de là , César , Alexandre , Charlemagne , 
Louis XIV et le maréchal de Saxe , couraient la bague 
montés sur des chevaux de bois ; Napoléon attendait avec 
impatience le moment d'entrer dans la partie. 

Pascal, Junius, Paul -Louis Courier, lisaient les jour- 
naux à deux sous la séance dans un kiosque littéraire. 
Fréron parcourait un feuilleton en neuf colonnes ; arrivé 
à la huitième, il laissa échapper la feuille de ses mains, 
et s'endormit. 

Aspasie entra et demanda le Dictionnaire de T Aca- 
démie ; elle désirait savoir la définition du mot lorette , 
qui ne s'y trouvera qu à la prochaine édition. Elle 
s'adressa à Alcibiade , qui la renvoya à Sextus, qui la 
renvoya à Lauzun, qui lui dit d'aller trouver M. de 
Richelieu. Aucun de ces messieurs ne put lui donner 
la définition demandée. 

Franklin , debout devant une tahle surchargée de bou- 
teilles de Lej'de, expliquait le phénomène de la foudre 
à une certaine quantité de sages qui venaient à tour de 
rôle se faire électriser. 

Au centre d'un quinconce, Orphée et Amphion exécu- 
taient des quadrilles et des contredanses , qui excitaient 
l'étonnement de Mozart et de Paganini; les pierres émues 
se dressaient sur leur séant et se mettaient en mouve- 




Ldi ©[R^MiD)S ^i 



VA f^/n f? 4 



g AdJJM ©!Hl^lM^S°lLYSlgâ. 



DES CHAMPS-PXYSEES. 



•219 



ment, comme au temps de la fondation de Thèbes. 
Derrière eux Néron et M'"^ Malibran, éclairés par quatre 
chandelles fichées en terre, chantaient le duo iX Otello , 




sans que la police leur demandât d exhiber leur permission. 
Krackq s'aperçut alors que les ravants modernes avaient 
raison de soutenir qu'on avait calomnié Néron , et que cet 
empereur était bien un sage. 



•220 LES PLAISIRS DES CHAMPS-ELYSEES. 

Les reflets de mille verres de couleur attirèrent les yeux 
de Krackq. Il se dirigea vers rillumination. Elle éclai- 
rait la porte d'un jardin public au-dessus de laquelle on 
lisait : 







gJ\L 


©^ 


iJ©^L01 


;, 




TENU 


PAR 


VESTRIS 


I r, DIT 


I.E 


GRAND. 



Krackq entra dans ce séjour consacré à Terpsichore. 
^I"''' (auimard, Duthé , Camargo , formaient un quadrille 
avec Gardel , Trénis et Vestris II. 

MM. de Sartine, de La Revnie, Fouché , secondés 
par le sergent-de-ville Argus, surveillaient les danses et 
rappelaient les danseurs trop excentriques aux lois éter- 
nelles de la décence. 

Les amateurs récalcitrants étaient conduits devant 
Minos, Eaque et Rliadamantbe , jugeant cette fois cor- 
rectionnellement. La première faute n était passible (jue 
d'une admonition ; la récidive était punie de trois jours 
au moins et d un mois au plus d'emprisonnement dans 
le Ténare. 

A ce mot de Ténare, le songe de Krackq prit une 
autre tournure ; il devint cauchemar. 



L'ENFER DE KRACKQ 



porn KAinE siitf. 



A L'ENFER DE DANTE. 



it TOUS i|ui vn\rci . latssi-7 ïolre lanoe et ïiitri' parapluie. 
iNFKRNrt, nant" primo. 



coAXvmt \ous Vtè y vos é\V\t\\ve*., tVtscewA, tu \Mv\e\' *o\v* Va to\\*V\v\\t *.V\vu 



Krackq avait parcouru les Champs-Elysées sans guide, 
ni confident; on voit bien qu'il avait fait un songe. Dans 
son nouveau cauchemar , un guide lui apparut ; c'était 
Virgile. Voici ce que lui annonça le cj^gne de Mantoue 
en hexamètres que nous nous empressons de traduire 
pour rester fidèles à nos stipulations avec le crayon. 

" O étranger, c'est à moi que les dieux ont confié 
remploi de cicérone officiel du sombre royaume ; j'ai 
seul le privilège de débiter l'exacte description de l'Enfer 
ainsi qu'elle est contenue au sixième livre de l'Enéide , 
et de montrer aux touristes l'empire de Pluton. Depuis 
Dante, tu es le seul voyageur qui ait osé parcourir ces 
opaques contrées. Suis-moi donc, je vais t en faire voir 
de belles! - 



•>i*2 L E\FER. 

Krackq se laissa conduire par Virgile. Ils parcoururent 
(1 abord ces régions où le deuil , les remords vengeurs , les 
pâles maladies , la triste vieillesse , la crainte , la faim 
qui donne de mauvais conseils , la misère honteuse , et 
une foule d autres divinités de même agrément ont fixé 
leur asile ; ils passèrent ensuite sous l'orme immense où 
habitent le sommeil et les songes. Ici Virgile s'arrêta, et 
dit à Krackq : — Voici la route qui conduit à l'Achéron. 

Portitor has horrendus aquas et Huniinn scrvat 
Terribili squalore Charon 

— Excusez-moi si je vous arrête, mais je n'entends 
pas le latin ; et comment voulez-vous que je puisse racon- 
ter au monde les impressions de ce voyage infernal , si 
je ne comprends pas la langue de mon cicérone? 

— C'est à toi de m excuser, judicieux voyageur; il 
est bien difficile à un poète de ne pas citer de temps 
en temps (quelques fragments de ses vers. As-tu une obole 
dans ta poche ( J aperçois la barque de ce Caron dont 
je te faisais tout à Iheure la description en latin. 

— Je n ai (ju un sou-monaco. 

— Donne-le toujours; le-vieux nocher a la vue affaiblie, 
il n'y verra que du cuivre. Il ne faut pas faiie comme ce 
poète romantique et ce peintre raphaélesque , (jui Luttent 
philosophiquement du talon contre la berge; faute dune 
obole, ils erreront pendant cent ans sur ces rives, où 
lair n est pas bon. tant s'en faut. 

— Que vois-je ! et que sens-je ! s'écria tout à coup 



L ENFER. 



•J'J8 



Krackq en montrant la rive opposée d'où s'exhalait un 
léger nuage de fumée. 

— Quel œil! et quel odorat! reprit Virgile. Tu vois 
le fameux Ixion , épicier de Thèbes. Junon s'étant dégui- 
sée en simple servante, vint, pour 1 éprouver, lui acheter 
une livre de moka première qualité. Ixion lui vendit 
de la chicorée , et voulut lui prendre la taille ; Junon , 




pour le punir, l'a condamné à faire tourner la manivelle 
d'une rôtissoire pendant l'éternité. 



'2-2 { 



L ENFER. 



Non loin de là tu dois apercevoir les Danaïdes. Leur 
supplice consiste à fournir de l'encre à réciitoirc d'un 
des plus grands auteurs de ce temps-ci; mais l'écritoire 
se vide à mesure qu'elle s'emplit. 




Au moment où Virgile parlait , un triple aboiement se 
fit entendre. — Tout beau, Cerbère! A bas! Ne me 
reconnais-tu pas ( 

Le molosse se retira en grondant vers sa niche; pour 
achever de le calmer, Krackq lui donna un morceau de 
pain d'épices qu'il avait rapporté des Champs -Eh sées. 




L/h ©^[^©(y)i /h ©AJ1@[^L 



L ENFER. 225 

Caron, debout sur sa barque, allait donner le signal 
du départ ; sur l'invitation de Virgile , il s'arrêta en bou- 
gonnant pour prendre les nouveaux passagers. 

Je continue mon office de cicérone, dit Virgile une fois 
qu'ils furent entrés dans la barque, par le dénombre- 
ment des passagers ; c'est une manière que j'ai empruntée 
à Homère , et dont je ne me suis pas trop mal tiré 
après lui. 

Voici d'abord Momus, qui amusa tant de générations ; 
puis Sancho Pança , qui , après avoir été paysan , écuyer 
et gouverneur, mourut en état de grâce et de proverbe ; 
de son vivant , la sagesse parlait par sa bouche. Non loin 
de lui tu vois Majeux , exemple fameux des excès 
auxquels les passions peuvent entraîner les hommes ; 
que Minos lui soit léger ! Regarde à la proue ce cha- 
peau dont la coifïe flotte au gré des vents, cette redin- 
gote à la poche béante , cette longue figure , ce nez 
proéminent ; ne reconnais-tu pas Bertrand , ce type de 
la fidélité commerciale , ce modèle de l'associé ? Si son 
parapluie n'est pas à ses côtés , ne l'accuse pas d'a- 
voir oublié ce compagnon assidu ; il a été obligé de se 
conformer à l'avis affiché par ordre de Pluton à l'entrée 
de l'Enfer : 

Voi ch' entrate, lasciate ooni speranza. 

— Qu'apprends-je! s'écria Krackq, Bertrand est mort! 
et Robert Macaire t 

— Tu sauras plus tard ce qu'il est devenu ; con- 

29 . 



226 L ENFER. 

tente-toi pour le quart d'heure de pleurer Bertrand, si 
cela t'amuse: quant à moi. je continue mon dénom- 
brement. 

Muse, dis-moi quel est cet homme à la mine effa- 
rée , à la longue queue tressée de rouge , à la perruque 
en filasse. Mais à quoi bon te le demander? je le sais 
parfaitement. Il s'appelle Jocrisse. 

Celui-ci , c'est Falstaff au ventre étoffé ; celui-là , 
Arlequin à l'esprit bariolé comme son habit. Salut , 
Sganarelle, Crispin ! trouvez une ruse pour sortir d'ici. 
Jean -Jean, Giles, Paillasse, et toi, fameux postillon de 
Lonjumeau , vous voilà, hélas! réduits à l'état de Mânes. 

Ici Krackq interrompit son guide. 

— Que font donc les mortels , puisque tous les comiques 
passent ainsi l'onde noire ? 

— Les mortels, répondit Virgile, s'ennuient et en- 
graissent. L'humanité en est à la période obèse. Il n'}^ 
a pas le plus petit mot pour rire sur la terre; l'ennui et 
l'embonpoint ont tué le comique. On élève des monu- 
ments à la comédie, mais on n'en fait plus. 

En ce moment , la barque toucha au rivage ; les 
âmes en descendirent , et se dirigèrent vers le prétoire 
de Minos. Avant d'entrer sous le tunnel qui conduit dans 
ce lieu redouté , Virgile s'arrêta , et parla en ces termes : 

— Nous sommes maintenant au centre de l'Enfer. 
Tu vas être témoin d un des plus beaux effets d'acoustique 
qu'il soit possible de rencontrer ; lécho du Panthéon 
nVst qu un ténor d'opéra-comique à coté de r'ehii-ci. 



l'enfer. 221 

En même temps Virgile montra à Krackq une ombre 
qui , soulevant le pan de sa toge et frappant dessus 
avec sa canne , imitait le bruit de la foudre. 

— Tu vois devant toi le fameux Salmonée, condamné 
par Jupiter au tonnerre à perpétuité ; l'infortuné, puni 
par la colère du maître des dieux , passe sa vie ou 
plutôt sa mort à faire retentir l'écho du tunnel. 

Vidi et crudeles dantem Salmonea pœnas 
Diim flammas Jovis et sonitus imitatur OJympi. 

— Encore une citation! 

— Ne fais pas attention, je te prie, c'est une pure 
réminiscence. 

— Quel est cet homme qui s'avance traînant son 
ventre sur une brouette? 

— C'est Sis^^phe. On dit sur la terre, et j'ai moi-même 
contribué à propager cette erreur, qu'il roulait une roche 
sur une surface polie et inclinée; pas du tout, c'était son 
ventre : il en avait fait un dieu , et les dieux le punissent 
de ce sacrilège. 

— Voilà donc le fameux mythe de Sisyphe ! 

— Que parlez-vous de mythes ici ( 

Le mythe tombe, l'homme reste. 
Et la blague s'é^'anouit... 

Je dis blague afin de vous être agréable , car nous 
sommes trop puristes pour employer des termes pareils. 
Passons à un autre mythe , je veux dire à une autre 



228 L ENFER. 

blague. Voici Tantale. Que pensez-vous de ce symbole 
du désir? 




Nous touchons à l'atelier des sœurs filandières ; ici les 
Parques filent la destinée des mortels , et la coupent 
à leur gré. Plaignons ces pauvres diables qui se balancent 
sous le fatal ciseau d'Atropos. 



L ENFER. 



229 




Silence maintenant. Nous entrons dans le palais de 
justice de l'Enfer. Le président Min os va recueillir l'avis 
du conseiller Rhadamanthe qui dort et de l'auditeur 
Eaque qui est sourd. Quels sont les accusés ? Robert 
Macaire, Don Juan, Barbe-Bleue et Martj. 

Krackq et Virgile s'arrêtèrent pour entendre le juge- 



•230 LEXFER. 

ment. Au bout de quelques minutes d'attente, après avoir 
fait le résumé impartial des débats , Minos prononça 
l'arrêt d'une voix émue. 

Sur notre âme et notre conscience, devant les dieux et devant les 
hommes, et à la majorité de nos trois voix ; 

Sur toutes les questions, oui, les accusés sont coupables; en 
conséquence , 

Aux termes des articles 347,894 et 789,456 du code infernal : 

Attendu , 1° qu'il est constant que Robert Macaire a tué le sieur 
Germeuil , et usé de manœuvres frauduleuses à l'égard du sieur Gogo, 

2° Qu'il est démontré que Don Juan a trompé mille trois femmes, 
mille e ire, en Espagne seulement, ainsi qu'il est prouvé par la dépo- 
sition de Leporello; 

3" Qu'il résulte des débats que Barbe-Bleue a coupé la tête à ses pre- 
mières épouses, et qu'il a voulu infliger le même traitement à la dernière; 

Condamnons Robert Macaire à vingt-cinq mille ans d'assemblées 
d'actionnaires forcées ; 

Condamnons Don Juan à servir de type éternel à tous les rimeurs 
de la terre , et de plus à épouser toutes les femmes qu'il a trompées; 

Condamnons Barbe-Bleue à se la teindre en rouge et à perdre son nom ; 

Condamnons Marty, traître inamovible de l'Ambigu dit Comi(|ue , 
à concourir éternellement pour le prix Month^on ; 

Les condamnons en outre tous les quatre solidairement aux dépens , 
et ordonnons que l'arrêt sera affiché dans Y Antre Monde. 

Les marques d'approbation ou d'improbation sont sévèrement inter- 
dites. 

Qu'on emmène les accusés ! 



L K.XKKK, 



231 




— Que dites-vous de cet arrêt? demanda Virgile. 

— Rien, répondit Krackq; voilà toujours ce que je pense. 

— C est aussi mon opinion. Continuons notre route ; 
écartez -vous un peu , pour laisser passer Mesdames les 
Furies. Gare nux coups de fouet ! 



232 



L ENFER. 




C'est ainsi qu'OEdipe, Orestc , le père Sournois, et 
tant d'autres mortels , ont été tourmentés par les déesses 
impitoyables : 

Continuo soutes ultrix acciiicta flagello.... 

— Encore une réminiscence ! 

— Ne vous fâchez pas, c'est une simple citation. On 
n'a pas été poète pour rien. 

Krackq allait répliquer ; mais il se réveilla haletant , 
pâle, et baigné d'une sueur froide, comme il convient 
à quelqu'un qui revient de l'Enfer, 



DU PUFF ET DE LÀ RÉCLAME, 



l.a stmpathie est le lien des Jmes. 

SÉNi.JlE. 

I.f Joiirual eniîriidra rAnniioiicp : el l'AnDonfe enjoinlM le f.iiiidiii 
et la Réclame ; el la ROclaue engendra le rrusppclus ; el le 
Prospetlos enjendra 

ObIOINES DK lA PtBlICITt. 






Dans la capitale où se trouvait PufF, il y avait un 
quartier spécialement affecté aux vieilles filles ; on les 
avait reléguées dans cette espèce de ghetto , par précau- 
tion, et pour les empêcher de semer la discorde dans 
le reste de la ville. Grâce à cette mesure, les citoyens 
jouissaient de la plus grande tranquillité. 

Sans doute quelque génie malfaisant conduisit PufT 
vers cette partie de la ville. A peine y eut-il mis les 
pieds que les habitantes du lieu se précipitèient , pour 
ne pas dire se ruèrent sur lui. L'une saisit les pans de 
son habit, l'autre s'attacha à sa cravate; celle-ci tenait 
ses genoux embrassés , celle-là cherchait à le fasciner par 
ses mines les plus coquettes. Jamais on ne vit pareille 
collection de visages parcheminés, de phj^sionomies ridées: 
c'étaient les sorcières de Macbeth multipliées à l'infini. 



•231 LES NOCES DU PUFF ET DE LA RÉCLA31E, 

C est que l'apparition d'un homme dans ce purgatoire 
n'était pas un événement de médiocre importance. Condam- 
nées à vivre séparées du reste des mortels jusqu'à ce 
qu'elles eussent trouvé un mari , les vieilles filles devaient 
considérer la présence d'un individu de l'autre sexe comme 
un bienfait du ciel. Il fallait être étranger pour s'aventurer 
dans ces lieux , dont tout le monde s'éloignait avec ter- 
reur comme d'une région inhospitalière. 

Dans le milieu de cette enceinte mise au ban de 
l'hvménée, se dressait un mât au sommet duquel cha- 
cune des victimes du célibat se plaçait à son tour en 
observation, et répondait par une perpétuelle négative 
à celles qui lui demandaient: Anne, ma sœur Anne, 
ne vois -tu pas venir de mari f 

Puff reconnut promptemcnt le danger ; voulant le 
conjurer, il crut faire beaucoup pour sa sûreté en cher- 
chant un refuge sur ce belvédère et en tirant l'échelle; 
avec la présence d'esprit qui le caractérise, il proposa ce 
terme moyen : Qu'on enduise le mât de savon ; chacune 
de ces dames tentera l'escalade , et ma main sera le prix 
de celle qui m'aura touché la première. Les parties inté- 
ressées acceptèrent ces conditions : 1 insensé ne connaissait 
pas jusqu'où peut aller l'agilité d'une vieille fille (pii 
poursuit un mari. En un instant, le mât de vigie fut 
transformé en mât de cocagne ; toutes rivalisaient d'ar- 
deur. Longtemps les essais demeurèrent infructueux ; 
mais à 1 instant ou le docteur se réjouissait du résultat 
de son stratagème, une vieige de cinquante ans mettait 



286 



LES NOCES 



le grappin sur lui ; à ce moment suprême , Puff , ne pre- 
nant conseil que de son désespoir, et donnant un adroit 
croc- en-main à celle qui le serrait de si près, la fit 
dégringoler le long du mât; lui-même, se laissant couler 
avec rapidité , rebondit sur le sol ; puis , franchissant la 
masse des commères ébahies , bousculant tout sur son 
passage, il se précipita hors de ce coupe-gorge conjugal. 
Son audace le sauva; après quelques minutes d'une 
course rapide, il se trouva au coin d'une rue habitée par 
les deux sexes. Là, une femme vêtue d'un vieux tartan, 




la tête enveloppée d'une coiffe qui n'avait pas été blanchie 



DU PUFF ET DE LA RECLAME. 237 

depuis la suppression de la loterie, forçait les passants 
à s'arrêter, et leur glissait dans la main un petit carré 
de papier imprimé, quelle commentait d'une voix gla- 
pissante. Puff ne put échapper à cette distribution 
imprimée , et mit machinalement le papier dans sa poche , 
sans daigner le lire ; mais tout à coup , comme éclairé 
par une illumination subite, il l'ouvrit. Ce papier était 
ainsi noirci : 



AVIS AU PUBLIC. 




une ^//'e cÂaj'man/e, c/ yueye t^eua; niaj^er/ 

e/emoMef/e e/ u?ie r/o/, ^ofi/ej â-é /ie?yeeà'û?M 
9^eôcrueJ, e/ e/e /i/a^J eÛe ne yoiie //e/.t e/e 
ù acco^<^aeo?i. 





— Et l'on a oublié de mettre l'adresse au bas de cet 
imprimé ! s'écria Puff; voilà une omission qui me coûtera 
peut-être mon bonheur ! 



'2SS LES NOCES 

— Elle ne vous coûtera rien du tout , répondit la femme 
qui distribuait l'avis au public ; je vous conduirai moi-même 
vers votre fiancée; c'est ma fille. J'ai pris le bon moyen 
pour la caser, c'est de faire tirer ses vertus à deux mille 
exemplaires et de populariser moi-même ses talents ; dans 
peu, toutes les mères imiteront mon exemple. Du reste, 
nous ne manquons pas d imagination dans notre famille ; 
nous comprenons crânement la publicité ; ce n'est pas pour 
rien qu'on se nomme L'ANNONCE , qu'on a pour fils le 
Canard et pour fille la Réclame. 

— Le Puff ne saurait être déplacé dans une famille 
composée de l'Annonce, de la Réclame et du Canard, dit 
mielleusement le docteur, qui brûlait de se donner une 
aussi glorieuse parenté. Belle-maman, présentez -moi à 
votre fille; déjà je sens que je laime considérablement. 

Nous ne nous appesantirons pas sur les détails de 
cette affaire. Ce qu'il y a de certain , c'est que le docteur 
fut admis à faire sa cour et qu'il plut ; ce qu'il y a d'éga- 
lement certain, c'est qu'un beau jour les amis de l'Annonce 
reeurent l'invitation d'assister à la signature du contrat 
entre mademoiselle la Réclame, sa fille, et le docteur Pufl, 
son gendre. 

Le futur apportait dans la communauté un brevet 
pour l'exploitation : 

1" D'une locomotive aérienne; 

2" D'un chemin de fer portatif; 

3" D'une vis à jet continu. 

L'apport de la future se composait : 



DU PUFF ET DE LA RECLAME. 



239 



1" De vingt-cinq mille lignes de la quatrième page do 
quinze journaux; 

2" De la clientelle de quatre-vingt-dix-sept pharmaciens 
et instituteurs ; 

•3" Du droit exclusif de louer, recommander, célébrer la 
colorine Rondeau , le vin de Gingiber , le savon mélaino- 
come , les romans de jNI. *** et les pâtes de JNI. un tel. 




Une l'oule énorme s était portée sur les pas du cortège. 
Journalistes , plieuses , brocheuses , distributeurs , crieurs , 
afficheurs, faisaient retentir l'air de leurs acclamations. 

L'émotion la plus vive se peignit sur tous les visages 
quand M. le Claire prononça l'allocution d'usage, en 
présence des deux témoins le Premier-Paris et le Feuilleton. 



240 LES NOCES DU PUFF ET DE LA RECLAME. 

Les conjoints furent reconduits chez eux , escortés par 
le même enthousiasme. 

Un banquet , où la mariée se chanta à elle-même une 
réclame en douze couplets , se prolongea jusqu'à cette heure 
où tout devient mystère. 

Laissons dormir les époux , et n'imitons pas l'indis- 
crétion de ces harengères - harangueuses qui viennent 
carillonner à leur porte de si grand matin. 





Li§ j^']©©Êâ ^^ ?yF[F iT ©g L/h flÈêL^Mic 



gs 




^#@^^%^, 



DU SOMMEIL. 



I'ri'm'7. |iiïiii7 Jiifu flisir, 

De Ions lis uiau\ Il piut (;iicrir 

KoXTANAlinSK. 



llil'l 1 



rirur 
l:oa':nir 
iiiondf 
iiiondo 



liiMKs |.oiM servir .-. la .Ks.ription duii 

Ahlihhhhhhlihhlihh ! I ! 
SotriR d'un fum2ur d'opium. 

Kh qiini ! ilanr . c'rlait iin révf ! 
Hh ! laimalile el douce erroiir! 
laisse-moi que je l'achèie, 
Tar fe rfve est rann lionheur. 

OSSIAN. 

rrélli' , rarrraii , iiiijui' el puis neiir , 
"11! pour le coup, o'csl (n'and iKiulieiir' 

K.-u M.i(le,n,.l..-ll.- I,i.M,,(M..> 






Le vingt- septième chapitre de ce livre méinomblc nous 
apprend que, l'Amour ayant laissé tomber sur Hahblle 
une ou deux gouttes de l'ëlixir dont sa coupe était 
pleine, celui-ci se trouva tout à coup dégelé et poussa 
l'exclamation suivante : Ah î que je suis heureux ! 

Qui ne l'eût été à sa place ! L'influence du philtre divin 



242 LES MÉTAMORPHOSES 

se fit tout à coup sentir d'une façon merveilleuse ; péné- 
trant dans son corps par tous les pores , l'élixir eut bientôt 
atteint le cœur et le cerveau ; le siège des affections et 
celui des idées ou des instincts, pour peu que vous teniez 
à la phrénologie , en reçurent un redoublement de vie et 
d'activité. Hahblle se trouva dans la situation exacte d'un 
mandarin qui a fumé de l'opium en contrebande, ou d'un 
feuilletoniste qui a mangé du hachych (prononcez rrhah- 
chihhh). Ceci en dit plus que toutes les analyses que nous 
pourrions faire de ses sensations. 

D'abord il vit une femme qui ressemblait à cette Gertrude 
dont le nom a été si douloureusement prononcé au com- 
mencement de cette histoire , et il l'aima ; ici commence 
la première métamorphose du songe. 

SECONDE MÉTAMORIMIOSE. 

Hahblle perd de vue sa bien-aimée dans les brouillards 
de l'extase ; il veut la rattraper, il la cherche avec les yeux 
de l'esprit. La voilà!.... Pas du tout, c'est un oiseau qui 
étend ses ailes infinies.... C'est elle!.... Non, c'est un 
arc qui vole, traînant mi carquois après lui; puis elle 
affecte la forme bizarre d un bilboquet, d un balustre.... 
Pour le coup, il la tient, il reconnaît sa taille, sa tête 
gracieuse.... Hélas ! il ne serre dans ses bras qu'un vase 
dans lequel trempe une fleur épanouie.... Cette fois elle ne 
lui échappera pas ; voilà bien ses traits, sa robe légère, sa 
démarche élégante Hahblle se précipite, la forme 



t)U SOMMEIL. 24â 

disparaît , il se perd dans un nuage de fleurs , dans des 




guirlandes enlacées , qui se terminent en rampant comme 
une couleuvre , éternel et menaçant emblème de la femme. 



211 



LES !\IKTAM0RPH0SES 



T n O I s I K M F, Al K T A M () P. !• II (> S V. . 



Au secours! Sauvez-moi!.... Dieux, préservez mu 

vertu!.... A ces cris Haliblle reconnaît la voix de sa 

maîtresse adorée; il la voit en l)Utte aux séductions les 

plus dangereuses. Pour tiiomplier d Clle , lOi' a ])ris une 




forme; Jupiter s'est multiplié, s'est empilé pour séduire 
Danaé. Résistera- t-el le f.... Haliblle s'élance.... 



Trop tard ! 



g U A T n I K .M K M !•: T A M O HP 11 () s F.. 



CINQ ri i:mk m ktam ou imiosk. 



Haliblle assiste au triomphe du Veau d'Or. Quatre 
banquiers choisis dans les quatre parties du monde portent 
l'ignoble divinité des gens sans cœur. En passant près de 



bv SO.ViMEiL. 



245 




Haliblle, le cortège entonne d'une voix railleuse le cantique 

suivant : 

Oui , l'or est une chimère.... 



246 



LES METAMORPHOSES 



SIXIKME MKTAMORPIIOSF.. 



Pour s'étourdir, Hahblle a recours à la méthode ordi- 
naire ; il cherche dans de nouvelles amours l'oubli de 
l'ancienne. Il se fait séducteur, volage , et profond scé- 
lérat. Don Juan , Richelieu , Lovelace ne lui viennent pas 
à la cheville. Il poursuit toutes les Lucindes , Rosalindes 
et autres Elvires qui se présentent devant ses veux ; un 
poëte de l'empire n'eût pas manqué de dire qu'il volait de 
belles en belles. 

Il sème sous ses pas l'or, les bracelets, les petits billets 
et les petits vers ; ses contemporains, témoins de ses dépor- 
tements, inventent j^our lui Ui métaphore de panier percé. 




Il devient l'effroi des tuteurs et l'épouvante des femmes 




Li\ !3i\Tia!]LlL[| ©^â ©IhilTE-^o 



DU SOMMEIL. 241 

vertueuses ; dans toutes les villes oîi il passe , le premier 
soin des maris et des duègnes est de mettre double 
serrure à leur porte et triple rideau à leur balcon. 

s K P T l k .>1 E Jl K T A M () R 1' II S E . 

L'amour ne lui suffisant plus, il appelle le jeu à son 
secours. 

Révolte des cartes , qui veulent enfin vider leurs propres 
querelles et ne plus servir à celles d' autrui. 

Grand tournoi des piques et des cœurs en présence 
de leurs Rois respectifs. Les deux armées ont dressé 
leurs tentes à côté les unes des autres. Les étendards 
flottent dans l'air. 

La lutte commence ; les carreaux ont pris parti pour les 
piques; les trèfles sont demeurés spectateurs de la lutte. 

Les juges du camp, choisis dans les quatre couleurs, 
se placent au premier rang. On donne le signal , on se 
mêle, on se heurte; déjà une foule de carreaux y sont 
restés ( 1 ) ; plus de vingt cœurs sont blessés à mort ; les 
piques de leur coté ont reçu pas mal d'atouts. La 
victoire est encore indécise. 

L'as de cœur s'entr'ouvre, et Hahbllc reconnaît celle 
qu il aime. 

FIN nu SONGE. 



fl; l.'clli|is(' ctiiiil une liiimv do rliéturiiine pairnilomcnt (lan> le îiônic (li> l:i 
km-jiic IVaiu.'iiisc , ikuis croyons pouvoir coinptor sur la saii;acil.('' du Icriciir i»iMir 
suppléiM' au doriiici' iikmuIm'c (\o la phrase.... V soiU restés (sur lo carreau j. 



248 LES METAMORPHOSER DU SOMMEIL. 

Hahblle éternue pour se persuader qu'il ne rêve plus, et 
une voix douce lui répond : Dieu vous bénisse ! 

Le lecteur doit, comme toujours, brûler d'impatience 
de savoir quelle est cette voix : c est celle de T autre 
ooutte d'eau. 

Comment ? de l'autre goutte d'eau ( 

Oui, eau, rosée, philtre ou élixir, comme vous voudrez. 
Nous avons déjà dit que l'Amour laissa tomber une 
goutte ou deux du liquide dont sa coupe était pleine. La 
première se transforma en rêve, et la seconde en femme. 

C'était donc une voix de femme qui avait dit à Hahblle : 
Dieu vous bénisse ! 

Vous saurez plus tard ce qu il répondit. 



LA ifVJEOLLiy^iE Jc^hl 



DE GOUVERNEMENT 



L'arl i( goutomiT est 


If plus illllinlf 


di' tous. 




GKA^DV11 


.tK. 


S près 


l'arl d'aiiiior... 


•• 


El l'ail (It 


' miilrc sa crata 
Comte Ut 


le. 



WWW. — VvtxYww *u\ V\v.v\v , \^\\v^c\u\ \HV*èv;i t\v \xv\V( 
vV Vyoux«, \v\v 'YA'otâVt '\u\tvvVV\\)Vt '\>ou\' YtwiVve, Vt'è \\ommtè Vtwvtux. 



Après avoir exploré les régions infernales . Krackq 
comprit que sa triche était achevée. Il songea à retourner 
sur la terre, et, comme ces vigoureux plongeurs qui n'ont 
qu'à donner un coup de pied pour reparaître à la surface 
des flots , on le vit montrant sa tête auguste au milieu de 
l'océan. Nager n'était qu'un jeu pour lui ; au bout de 
(quelques instants, il toucha au rivage. La première chose 
qu'il apprit fut le mariage de Puff. La renommée en avait 
déjà répandu le bruit jusqu'aux extrémités de la terre , 
et les mortels , hallucinés par une vague attente , sen- 
taient que quelque événement prodigieux allait sortir pour 
eux de cette union. 



250 



LA MEILLEURE FORME 



Nous renonçons à retracer ici les détails de la première 
entrevue des deux co-dieux; nous tenons trop à ménager 
les larmes de nos lecteurs. 

Après les premiers épanchements : 

— Que fais-tu en ce moment? demanda Krackq à son 
collègue. 

— Je me contente d'être heureux, répondit celui-ci; tout 
entier à la joie d'aimer et d'être aimé, je songe à couler 
mes jours dans mon ménage , devisant au coin de mon 




feu, oublieux, oublié. Nous mettons en commun ma 



DE GOUVERNEMENT. 351 

femme et moi tous les fruits de notre expérience ; je 
lui narre mon Odyssée , elle me raconte son Iliade ; ce 
que j'ai été et ce qu'elle fut, ce que j'ai pensé et ce 
qu'elle a rêvé, voilà les sujets habituels de nos entre- 
tiens; je ne suis pas plus ignorant qu'elle, et elle en 
sait autant que moi. Les soins vulgaires du ménage ne 
me regardent pas ; l'industrie de mon épouse pourvoit 
à nos besoins. 

Crois-moi , cher ami , le bonheur est dans le maiiage ; 
les apôtres du célibat n'ont pas le sens commun ; tel 
que tu me vois, je soupire après le moment d'être père, 
je veux avoir des enfants qui obtiennent des prix au 
concours; quelle joie, que de douces émotions, quand 
je verrai ma progéniture portant une couronne de laurier 
à la main et des volumes entourés de faveurs roses sous 
le bras ! . . . . 

— Est-ce donc là tout ce que l'univers attendait de 
toi ? Permets-moi de te le dire , tu dors , PufF ! 

— Je ne me réveillerai que trop tôt , reprit mélanco- 
liquement le docteur. Pourquoi me rappeler au senti- 
ment de la réalité î je voudrais rester homme et oublier 
que je suis dieu. Cruel, tu me perces le cœur en m'en 
faisant souvenir. Les temps prédits sont proches ; dans 
quelques jours des signes et des présages se manifeste- 
ront sur la terre, au fond des eaux et dans le ciel. 
Déjà le sol a tremblé , et des villes ont été ensevelies 
sous des décombres ; des chiens ont regardé la lune 
sans aboyer, et l'on a vu naître des veaux qui avaient 



252 LA MEILLEURE FORME 

quatre têtes : tous ces prodiges me regardent spéciale- 
ment. Non , ma tâche n'est pas achevée ; il faut que je 
formule les lois de l'avenir; j'attends le retour de Hahblle 
pour promulguer le nouvel évangile. Pendant ce temps-là, 
toi qui n'es pas marié , quels intérêts réclameront ta haute 
expérience? de quoi t'occuperas-tuf 

— Du moyen de rendre les hommes heureux. 

— En aurais-tu enfin trouvé un ( 

— Je le crois, reprit modestement Krackq; juge toi- 
même. Voici quarante ans , un mois , un jour, une heure 
et vingt -cinq minutes que je réfléchis sur la meilleure 
forme de gouvernement; j'en suis arrivé à cette conclusion 
qu'elles étaient toutes mauvaises , qu'elles avaient fait 
leur temps. 

L'état sauvage , si cher à Rousseau, 

L'état patriarcal , 

L'aristocratie , 

La démocratie , 

L'oligarchie , 

La monarchie , 
ne répondent qu'imparfaitement aux besoins de l'humanité. 
Ces états se subdivisent d'ailleurs en une foule d'autres 
états qui finissent par les rendre impossibles. 

Le bonheur est dans la couleur et non dans les nuances. 
Partant de ce principe aussi fécond qu'original , je n'hésite 
pas à déclarer que cette variété de l'état monarchique qu'on 
appelle monarchie constitutionnelle me paraît un mythe 
insuffisant. 



DE G0UVERXE3IENT. 25-3 

Ce n'est pas non plus que je penche pour la liberté 
ou pour le despotisme. 

Et d'abord, qu'est-ce que la liberté? qu'entend-on par 
le despotisme? 

Pour les uns , la liberté c'est le droit d'inscrire sur 
des coquilles, plus ou moins lisiblement, les noms des 
citoyens illustres , 

Ou de faire des chansons, 

Ou de lire tous les matins une feuille de papier 
imprimée et timbrée , 

Ou de monter sa garde tous les mois. 

Il y a un peuple qui a longtemps fait consister la 
liberté à porter la barbe longue. 

Le despotisme pour tel souverain est tout entier dans 
la faculté de se faire porter en palanquin surmonté de 
plumes d'autruche. 

Pour tel autre, il est dans le pouvoir de faire conduire 
qui il lui plaît au violon : la Bastille n'était qu'un 
simple violon. 

Celui-ci appelle despotisme l'absence de toute chambre 
des députés. 

J'ai connu un sou^erain qu'on appelait despote parce 
qu'il portait encore des ailes de pigeon. 

La monarcbie constitutionnelle ne participe à aucun 
de ces inconvénients, mais elle en a beaucoup d'autres. 
Tiraillée d'un côté par l'esprit rétrograde, de l'autre 
par l'esprit progressif, toute son habileté consiste à 



054 LA MEILLEURE FORME 

rester immobile. Le pouvoir constitutionnel, c'est le dieu 
Terme de l'antiquité, ou, en latin parlementaire, le 
stdtii qiio. 




Ses partisans affirment qu'elle résout le problème de 
la politique par la pondération exacte de tous les pou- 



DE GOUVERNEMENT. 



255 



voirs; moi je soutiens que la pondération des pouvoirs 
n'est que le statu qiio en l'air. 

Évidemment l'humanité s'avance à pas de géante vers 
un autre ordre de choses. 

Il ne s'agit plus de rajeunir les formes plus ou moins 
usées de la démocratie. 

Aujourd'hui le niveau social est synonyme de com- 
pression. 




L'humanité a brisé pour jamais le lit de Piocuste. 



256 



LA IMEILLEURE FORME 



Montesquieu a dit : Le symbole des monarchies, c'est 
un budget dévoré par les sauterelles , et celui des démo- 
craties un pot cassé. Budget et scrutin , il faut changer 
tout cela. 

Le bonheur n'est point dans le suffrage universel. 
Sur cent individus réunis , il y a à peine un lionnnc 
d'inteUigence. Les nonante-neuf restant ne sont que des 
variétés du genre cruche. 




Je dis nonante-neuf pour me ftiire mieux comprendre. 



DE GOUVERNEMENT. 2bl 

Prenez les plus fortes têtes de la politique moderne, 




assemblez-les en conseil ; qu'en résultera -t- il pour l'hu- 
manité ! Zéro. Aujourd'hui les ministres, ne pouvant 
rien pour la félicité de leurs semblables, se contentent 
de les décorer. JNIais les croix ne sont qu un emblème 
très -imparfait du bonheur. 

Mortels , réjouissez-vous , ce bonheur tant cherché , vous 
allez le trouver enfin ; je l'aperçois qui montre son nez 
à l'horizon. Cieux , entr' ouvrez- vous ; et toi, terre, tres- 
saille d'allégresse. 



53 



258 LA MEILLEURE FORME 

Salut, Philanthropie, messagère officielle de l'âge d'or 
que l'Eternel réservait à la terre. 

Tu viens nous annoncer l'amnistie depuis longtemps 
promise à toutes les victimes innocentes , malheureuses , 
et persécutées par les passions. 

Le vol , la prostitution, l'esclavtige, l'assassinat, vont 
enfin recevoir la récompense qu'ils méritent. 

Les princes de la terre descendront dans les bagnes , 
dans les prisons , dans les tavernes , dans les cavernes , 
dans tous les mauvais lieux, pour y consoler la vertu 
méconnue. 

On inscrira en lettres d'or sur le fronton du palais de 
justice cet axiome tutélaire : 



Lia ©J^OIMlliâ ;g@KlT Z^IB^LO^ 



OL W^/ i\ J^LU^ QUI ï)^â f>Âû^m'm 



Et commeiit les criuies snhsisleraieiit-ils en présejice 
de la phrénoïogie ( On n aura qu'à refouler les mau- 
vaises bosses sur la tête de l'enfant qui vient de naître; 
et si l'ignorance ou l'inadvertance de la sage-femme 
laisse subsister quelques-unes de ces protubérances malen- 
contreuses , les juges se chargeront eux-mêmes de les 
renfoncer ou de développer les saillies de la probité , 




Avi\VAV\V\'vi:'i^^'}<f>yK;^^^ r^^^^-^ 



^^^-^^g^^pft^-^^:,^^^^ 



^^^î^-^-w- 






LU ?)|Flfl[^]©[E lPt30LAMT[^^(Q)ï5g^ 



Î)E GOUVERNEMENT. 



25D 



de l'honneur, etc., etc., suivant les instructions du code 
pénal. 




Ainsi disparaîtra ce double fléau des sociétés modernes, 
la récidive et les circonstances atténuantes. 

La philanthropie cicatrise les plaies de l'âme ; la phré- 
nologie celles de l'intelligence ; nous avons vingt manières 
de cicatriser celles du corps. Arrière la sangsue, la sai- 
gnée , et ce dérivatif que la bienséance nous empêche 



260 



LA MEILLEURE F0R3IE 




de nommer; T homéopathie vient apporter au monde le 
signe de la santé universelle : une simple pilule. Elle 
est si petite que vous ne pouvez la voir ; voilà pourquoi 
elle guérit , et si l'homéopathie ne suffit pas , nous avons 
l'hjdropathie. L'homéopathie fait payer, dit-on, infiniment 
cher ses infiniment petites pilules; les classes pauvres ne 
peuvent se fournir de médicaments ; que les pauvres 



DE (iOlIVERNEMENT. 26 1 

laissent là l'homéopathie : ils n'en seront pas moins guéris. 
La santé coule à pleins bords de la fontaine voisine; 
tout le monde peut y puiser à plein codex. Aujourd'hui 
on dit : Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se guérit 

J'entends les ennemis du progrès s'écrier : Mais c'est de 
la médecine renouvelée de Sangrado. Erreur! Sangrado 
gâtait l'eau par la saignée. Si vous voulez vivre cent ans , 
croyez cela, buvez de l eau, et honorez le dieu Esculape. 

Plus de crimes , plus de maladies ; que manque-t-il au 
bonheur de l'humanité ? Rien. 

Il ne s'agit plus alors que de trouver la pondération des 
passions , bien autrement difficile à réaliser que celle des 
pouvoirs. Quand je dis difficile , je me sers d'un mot usé. 

D'ailleurs les passions se pondèrent d'elles-mêmes. Il 
suffit de leur donner un libre essor. 

Rome a méconnu cette grande vérité , Athènes aussi , 
l'Inde pareillement, l'Egypte idem. Voilà pourquoi Rome, 
Athènes, l'Inde et l'Egypte n'ont pas duré; voilà pour- 
quoi le monde actuel est menacé d'une ruine prochaine. 
Heureusement l'essor des passions, dont je suis l'inventeur 
non breveté, est là pour prévenir le mal. 

L'essor des passions aboutit à l'attraction. 

L'attraction aboutit au bonheur. 

Le bonheur fait pousser une queue à tous les hommes. 

Passion — Bonheur — Queue, — tout est là. 

Je m'explique sur cette queue. Elle n'est ni en brosse, 
ni en pinceau , ni en trompette. Elle se termine par un 
œil. Cet appendice -cyclope aura un mètre de long sur 



•56â LA. MEILLEURE FORME 

un décimètre de large; il affectera la forme d une trompe , 
et aura une bouche au dessous de l'œil pour déboucher 
des bouteilles de vin et absorber des morceaux de brioche. 

Quand par hasard l œil sera mvope , il lui poussera 
immédiatement une paire de lunettes fournies par cet 
ingénieur -Chevalier qui s'appelle la nature. 

Je crois inutile d'énumérer tous les usages auxquels 
les hommes pourront appliquer cette queue. 

Outre la queue , chaque mortel aura ou la Pajnllonnc, 
ou la Composite , ou la Cahnlistc : celui qui aura ces trois 
passions à la fois possédera deux queues. (Voir Fourier, 
auquel je n ai pas volé , mais seulement emprunté cette 
merveilleuse révélation.) 

La Papillonne est la passion qui fait qu'on aime le 
changement. Don Juan, Gentil Bernard, le juif errant 
ont la Papillonne. 

La (\)inposite est un heureux mélange de l'amour du 
changement et du plaisir qu on trouve dans la constance. 
Salomon , qui n eut qu'une femme et dix mille esclaves, 
était éminemment doué de la Composite. 

La Cahaliste représente le besoin du mouvement, 
l'amour de l'ao^itation , l'habileté de 1 intric^ue. On la 
retrouve à un haut degré dans Mazarin , Talleyrand et 
mademoiselle Lenormand. 

L'homme qui possède à la fois : la Papillonne , la 
Composite , la Cahaliste , passe de droit omniarque. 
Nous marchons à pas de géants vers une omniarchie. 
Qui sera omniarque? Voilà la question. 



DU GOUVERNEMENT. 



263 



Tout ce que je sais , c'est que les hommes ne peuvent 
être heureux qu'en omniarchie. Quand nous en serons 
là, le globe lui-même se mettra à l'unisson de l'huma- 
nité. Les nuages, au lieu de pluies de pierres et de 
crapauds, laisseront tomber des rosées d'ortolans , d'alouettes 




•264 LA MEILLEURE FORME DE GOUVERNEMENT. 

rôties et de cailles idem. Les arbustes porteront des babas, 
des charlottes russes et toutes sortes de petits fours. Des 
flots de vin de Champagne s'échapperont des fontaines; 
les estomacs se perfectionneront au point de pouvoir 
faire douze repas par jour. La vie ne sera plus qu un 
long festin , où les convives ne seront jamais atteints par 
la satiété. (V. Fourier. ) 

La lune actuelle , qui est un astre mort depuis long- 
temps , sera remplacée par sept lunes de diverses couleurs. 
Une aurore boréale entraînera un beau jour les glaces 
du pôle dans l'océan, qui cessera subitement d'être salé, 
et se métamorphosera en sorbet au citron, i Idcin. i 

Tout cela, grâce à l'attraction. 

Voilà, selon moi, la meilleure forme de gouverne- 
ment. Qu'en penses-tu ? 

PufF répondit : Hum! hum! hum! et demanda du temps 
pour réfléchir. 




g¥âTl!)VJ[E Di F(Q)[y?llli[PL 



DE L'UN ET DE L'AUTRE MONDE. 



IHinla '. Iclirltd' 

L.'S AlKJllH 



l'iiii'i coniual (ipus 



Taxi.». Okuok 



WX.\\. — Q\v\ %«,Ytv\l Vyo\» Voui^ à \aw(!. 



Hahblle ne pouvait rester plus longtemps éloigné de 
ses co-dieux ; il avait comme un pressentiment que sa 
présence devait leur être nécessaire en ce moment. 

— Veux-tu me suivre sur la terre ( demanda-t-il à la 
femme ou plutôt à l'ange qui lui avait dit ; Dieu vous 
bénisse ! 

— Je te suivrai partout, répondit-elle en baissant les 
yeux ; rien ne saurait nous séparer maintenant. Je sourirai 



266 



LA FIN 



dans ton sourire ; je pleurerai dans tes pleurs ; à deux 
nous n'aurons qu'une âme : je suis à toi pour toujours. 
Attendri par ce style, l'heureux mortel se précipita dans 
les bras de l'ange. Alors celui-ci déploya ses ailes, et, 
tenant Hahblle serré contre son cœur, ils eurent bientôt 
franchi les innombrables kilomètres qui les séparaient 
de la terre. 




Une fois sur la terre-ferme, Hahblle ne put contenir 
plus longtemps l'expression de sa reconnaissance. 



DE L UN ET DE L AUTRE MONDE. 267 

— O toi , s'écria-t-il , qui viens de quitter pour moi 
les régions du bonheur éternel, toi qui n'as pas craint 
de partager l'existence d'un tiers de divinité très-peu 
consolidé , permets-moi de t'ofFrir mon cœur en échange 
de ma main. 

— J'accepte , répondit l'ange avec un sourire qui 
aurait donné à réfléchir à tout autre que Hahblle. 

Quand le cœur sert de boussole , on n'a pas grand' peine 
à trouver sa route ; guidé par l'aimant de l'amitié , 
Hahblle fut bientôt sur la trace de PufF. Ses pressenti- 
ments ne l'avaient pas trompé : le docteur et le capitaine 
l'attendaient avec impatience, l'un occupé à déguster le 
miel de la lune matrimoniale , l'autre absorbé par le 
perfectionnement de son moyen de rendre les hommes 
heureux. 

Au bout d'une année pendant laquelle se passèrent 
une foule d'événements impossibles à raconter, la Réclame 
mit au monde quatre enfants. Ce fut la femme de Hahblle 
qui servit de marraine aux quatrumeaux ; ils eurent 
Krackq pour parrain. 

Ces enfants naquirent avec toutes leurs dents. 

A peine âgés d'un mois , ils adressèrent un compliment 
en vers à leur père , le jour de sa fête. 

A six mois ils faisaient des tragédies. 

A un an ils remportèrent au concours général : 

L'un le prix de mémoire. 

L'autre le prix de thème , 



268 



LA FIN 



Celui-ci le prix de version grecque , 
Celui-là le prix d'allemand, de cophte, d'hébreu, de 
syriaque, de sanscrit, etc., etc. 




Un maître de pension offrit généreusement de se charger 
gratis de leur éducation , à condition qu'on lui per- 



DE L UN ET DE L AUTRE MONDE. 269 

mettrait d'annoncer que les quatre fils Puff étaient ses 
élèves. 

Leur mère la Réclame refusa ; elle aima mieux s'en 
faire une à elle-même (l). 

Les trois dieux coulaient donc des jours heureux ? 
Gardez-vous de le croire. Puff cachait un secret profond 
dans son sein ; Krackq désespérait de pouvoir rendre 
les hommes heureux, et Hahblle avait fait la triste décou- 
verte qu'il avait épousé et ramené une diablesse sous la 
figure d'un ange. 

Le jour même du couronnement de ses fils, l'exemple 
et le modèle de la génération future , comme leur mère 
l'avait écrit et publié, Puff fit venir ses co-dieux, et leur 
tint ce langage solennel : 

" Nous touchons au terme de notre course ; une voix 
intérieure m'avertit que l'instant de nous éclipser est 
venu, 

" Nobles amis , votre conscience vous dit sans doute 
que nous n'avons rien négligé dans l'accomplissement de 
notre tâche. 

" Nous laissons notre création inachevée , mais d'autres 
la termineront; mes fils peut-être, sous d'autres formes, 
seront appelés à mettre le sceau à la grande œuvre de la 
régénération universelle. 

(1 ) Encore «no ellipse. 



âlO La FiN 

" Vous avez toujours cru à la métempsycose. Pourquoi 
ne serions-nous pas métempsycoses? 

'• N'entendez-vous pas de toutes parts comme de sourds 
craquements! L'édifice social menace ruine; le vieux 
monde va s'écrouler. 

" La corruption s'est mise partout. INIoi-même qui 
vous parle, je ne suis pas très-sûr de n'être pas un peu 
corrompu. 

" Etes-vous aussi sans quelques petits reproches à vous 
faire 1 

" Mais le passé est passé. Ne revenons pas sur les 
faits accomplis 

" D'ailleurs nous nous sommes tous dûment repentis 
et amendés. 

" Quand je dis nous tous , je veux parler , bien en- 
tendu , de moi Puff , de toi , cher capitaine , et de toi 
aussi , ô Hahblle. 

" Malheureusement le temps n'est plus où un seul 
juste, s'immolant au salut des autres, suffisait pour apaiser 
la colère divine. 

" Ignorants du sort qui les attend , les hommes vivent 
dans l'insouciance et le péché. Gare l'instant du réveil ! 
il sera terrible. 

" Je tremble , et mes cheveux se dressent sur ma tête 
rien que d'y songer. 

" La probité exilée de la terre n'a pas même pu trouver, 
comme sa sœur la vérité, le fond d'un puits pour cacher 
sa tête. 



DE l'un et de l'autre MONDE, 



211 



.. De désespoir elle s'est noyée dans un impur pot- 

de-vin. 

.. La conscience est devenue une marchandise. 

.. On se vend pour des faveurs , pour des primes , pour 
des épingles. 




.. La morale a déserté la vie privée et la vie politi(]ue. 
Le fumier de la corruption engendre seul les votes. On 
les cote à la Bourse, on les crie au marché comme des 
champignons. 



212 LA FIN 

" La pensée n'est plus qu'une machine. 

" Les hommes ne sont plus que des automates. 

" On écrit à la mécanique. 

" La littérature sort toute faite d un dévidoir, conune 
une étoffe de soie ou de coton. 

" Le roman et le feuilleton se débitent dans les officines 
littéraires comme la galette sur le comptoir du pâtissier. 




" Les idées s'écoulent goutte à goutte d'un alambic 
d'où elles sortent toutes cornues. 



DE l'un et de l'autre MONDE. 278 

« Que sont devenus , je vous le demande , les nobles 
plaisirs de l'intelligence? Si nous n'avions pas mis en 
commun les résultats de nos observations , si nous n'a- 
vions pas rédigé notre livre, la littérature du siècle n'au- 
rait pas un seul monument à offrir à l'admiration de la 
postérité, s'il est vrai que la postérité admire quelque 
chose. 

« On a effacé du rideau de nos théâtres l'antique 
devise 

CASTIGAT RIDENDO MORES, 

et l'on a eu parfaitement raison ; car qu'est-ce que le 
théâtre châtie aujourd'hui? et où sont les mœurs? 

« Entrez dans une salle de spectacle ; c'est l'endroit 
du monde où l'on rit le moins. Le directeur sait ce que 
lui coûtent les quelques éclats de rire que l'on pousse 
de temps en temps au parterre ; les auteurs peuvent 
escompter leur succès , et les acteurs inscrivent à leur 
budget le chiffre des applaudissements et des couronnes 
dont on les couvre. 

" Faites-moi le plaisir de me dire où est la gaîté? 
Je vous le donne en dix, je vous le donne en cent, je 
vous le donne en mille. 

" Épargnez-vous la peine de chercher , vous ne trou- 
veriez pas; pour cette fois le proverbe de l'Ecriture serait 
en défaut. La gaîté est morte! Ce sont les mauvais 
couplets qui l'ont tuée. 

55 



274 LA FIN 

>• Une époque qui déclare la comédie impossible est 
une époque jugée. 

" Mettre des vêtements neufs à des idées déjà usées, 
proclamer qu'il n'y a que le vieux qui puisse réussir : 
voilà tous les secrets du théâtre. 

'■ On ne prend plus la peine d'observer. Comment 
la comédie existerait-elle! 

" Il est vrai qu'on l'a remplacée par le drame. 

J'ai vu le drame moderne 
Décliner vers son penchant ; 
A peine à son midi terne , 
Il touchait à son couchant. 
L'ennui , déployant ses ailes , 
Couvrait d'ombres éternelles 
La clarté dont il jouit ; 
Et dans cette nuit funeste 
Je cherchais en vain le reste 
De son lustre évanoui. 

" Cette strophe me rappelle une invention moderne , le 
lyrisme dans l'art. On a transporté le lyrisme de l'ode 
au théâtre ; voilà pourquoi le drame moderne ne s'écrit 
qu'avec des interjections , des exclamations , et surtout 
des vociférations. 

Hélas ! que j'en ai vu mourir de mélodrames , 
C'est le destin. 11 faut une proie aux sifflets ; 
Il faut que le public qui déchire nos trames ! 



DE L UN ET DE L AUTRE MONDE. 

Méprisant nos travaux , grande école des âmes, 
Foule des drames sous ses pieds. 



21. y 



« A le voir aujourd'hui si déchu , qui dirait que le 
drame a visé à la domination universelle, qu'il a essayé 
de devenir la synthèse de l'art! Le rire et les pleurs, 




le sublime et le grotesque , le beau et le laid , le drame 
s'est dit : Je résumerai tout. INIalheureusement il n'est 



276 LA FIN 

parvenu qu'à résumer des recettes au-dessous des frais. 
Aussi je conçois son désespoir. Ventre-Mahom ! Dam- 
nation ! Rage et malheur! Si j'étais à la place du drame, 
je me plongerais ma bonne lame de Tolède dans le 
cœur. 

" Décadence des décadences , et tout n'est que déca- 
dence ! Le drame attend sans doute pour reconquérir 
son ancienne influence quelque bon gros procès de cour 
d'assises qu'il puisse exploiter en cinq actes, mais pas 
en vers. La poésie, n'est plus de mise aujourd'hui; il 
n'y a que la prose qui rapporte : c'est sans doute pour 
cela que nous comptons tant de prosateurs. 

« Arriver à la gloire, n'est plus aujourd'hui qu'un pro- 
cédé. Je suis étonné qu'on n'ait pas encore publié le 
Manuel du Grand Homme , pour faire suite au manuel 
du Pharmacien ou de \ Epicier. La quatrième page des 
journaux s'enrichira incessamment de l'annonce d'une 
recette pour faire croître la renommée et pousser la célé- 
brité. C'est aux dimensions de l'affiche que se mesure 
la grandeur de la réputation. 

« Passion des acteurs , voix des chanteurs , tableaux , 
statues, livres, revues, illustrations, musique, danse, 
fleurs nombreuses et éclatantes qui composent le par- 
terre de la poésie , ne peuvent s'ouvrir qu'au soleil de 
la flatterie , et ne fleurissent que sous l'ondée fécon- 
dante du prospectus. 

« Avant que les signes précurseurs ne m'eussent ré- 
vélé que la fln du monde était proche, j'avais inventé 



DE L UN ET DE L AUTRE MONDE. 



211 



une pompe aspirante et refoulante qui devait en moins 
d'une seconde inonder de prospectus la capitale la plus 




étendue. Cette machine m'avait été commandée par une 
entreprise littéraire qui désirait frapper un grand coup : 
invention qui fera l'admiration des générations à venir; 
car, ainsi que nous l'avons dit au début de ce livre, 
rien ne périt, tout se transforme. 

« Grâces à cet axiome on dérobe sans scrupule les 
idées d' autrui ; on appelle cela les rajeunir. 



218 



LA FIN 



" Le plagiat est universellement toléré et protégé. Les 
lois répriment tous les vols, excepté le vol à la pensée. 




" L'imagination , cette déesse candide , ne peut mon- 
trer le bout de son nez sans qu'aussitôt de hardis détrous- 



•c^. 




A (s@^©yHfisiJ©go 



DE L UN ET DE L AUTRE MONDE. 279 

seurs embusqués ne l'arrêtent au passage , et ne la forcent 
à vider son escarcelle à leur profit. 

" Les voleurs se volent ensuite entre eux quand vient 
le moment de partager le butin. Ce genre de vol s'ap- 
pelle concurrence. 

" Tous les économistes s'accordent à dire que la con- 
currence est le fléau des sociétés modernes ; mais les 
économistes sont très-économes de moyens pour remédier 
au mal. 

« Fontanarose est l'Apollon de la littérature actuelle; 
le Parnasse est un tréteau. — Prenez, prenez mon 
élixir! c'est-à-dire, acbetez ma prose! 

" — Je la vends au rabais ! 

" — Je la vends . pour rien ! 

" ■ — Moi pour rien, et j'ajoute quelque chose par-dessus 
le marché. 

" Si la vente va bien , on arrive à la gloire. Le plus 
grand homme est celui qui trouve le plus d'acheteurs, 
d'autres diraient le plus de dupes. 

" Horace, qui dans son temps a pas mal poussé à la 
réclame en faveur d'un certain Auguste, s'est écrié, 
dans un moment de mauvaise humeur sans doute : 

Odi profanum vulgus et ai'ceo. 

Aujourd'hui cette sortie poétique ferait mettre Horace 
au ban des entrepreneurs littéraires; il ne trouverait pas 
un feuilleton où reposer sa poésie. Plus le vulgaire 



280 



LA FIN 



est profane , plus il est choyé ; c'est pour la foule qu'il 
faut écrire, c'est comme elle qu'il faut penser. Le bon 
public fait comme les moutons de Panurge, il saute à 




C^^^' 



l'envi le fossé de l'abonnement. Si quelques moutons 
se montrent rétifs , en avant le chien du berger ; on 
saura bien les forcer à faire comme les autres. Encore 
quelques jours , et l'on vous demandera l'abonnement ou 
la vie. 




LÀ JV!@[D)gc 



DE L Ux\ ET DE L AUTRE MONDE. 



281 



" Après a\oir mis la gloire dans le succès, on a dû 
naturellement placer l'art dans la mode. 

" Aussi règne-t-elle sans partage. Muscadins, incroyables, 
dandys, fasliionables , lions, se sont succédé sans dimi- 
nuer en rien sa puissance. Ce sont toujours les mêmes 
ridicules sous d'autres habits. 




Les tailleurs , 
Les bottiers , 
Les cravatiers , 
Les corsetières, 



r.6 



28:2 LA FIN 

Les couturières , 

Les giletières , 
sont les exécuteurs des hautes œuvres de la mode. Dicta- 
teur féminin , reine absolue, elle marche entourée d'un 
cortège de licteurs et de bourreaux. Personne aujourd'hui 
qui ne soit plus ou moins leur victime. 

" L'habit ne fait pas le moine, parce qu'il n'y a plus 
de moines; mais il fait l'avoué, le notaire, l'avocat, le 
député, le pair de France, le ministre. 

" Dis-moi qui t'habille, et je te dirai qui tu es. 

" On ne juge de l'intérieur que par l'extérieur. 

'• Que de gens sont célèbres parce qu'ils portent leurs 
cheveux de telle ou telle fa(;on ! 

" Que de riches mariages conclus , que de belles places 
obtenues grâces à la coupe d'un pantalon , au nœud 
savant d'une cravate ou à l'éclat d'une paire de bottes 
vernies ! 

" Que d hommes de génie sont morts de faim parce 
que leur col de chemise leur mangeait les oreilles , suivant 
une expression aussi pittoresque que peu littéraire ! 

« Moi-même, avant de me faire dieu, n"étais-je point 
complètement méconnu sous prétexte que je ne portais 
pas de sous-pieds ! 

" Ces pensées ne sont ni neuves , ni consolantes ; je 
tombe dans le lieu commun. Tout cela a été dit vingt 
fois, cent fois, mille fois, en vers, en prose, en musique, 
de toutes les façons. Raison de plus pour que je le répète; 
c'est la seule manière d'être original. 



/ 



' ^ ' " FRAMCAl S. 




Ll J^y^ [D)l L'^î^jN], 



DE l'un et de l'autre MONDE. !^8*3 

.. Pauvre humanité , que je te plains ! L'esprit est 
devenu esclave de la matière. 

Le piston de Papin est le sceptre du monde. 

Cet alexandrin, que j'extrais d'un grand poëme épique 
sur la Vapeur, destiné à ne pas voir le jour, est le vers 
du siècle. 

" Les hommes peuvent donner leur démission; ils 
ont déjà commencé. Malheureusement on n'a pas songé 
que même en ne travaillant plus il fallait vivre , et on 
n'a pas encore trouvé le moyen de nourrir les hommes à 
la vapeur. Plusieurs physiologistes ont essayé , il est vrai , 
de soutenir qu'on pouvait vivre sans manger ; mais les 
sujets sont morts au milieu de la démonstration. 

'. Les machines remplaceront les créatures. 

.' Que de progrès ont été faits dans ce sens-là depuis 
mon heureuse invention des nmsiciens et des chanteurs 

en fonte ! 

" Pour épargner aux tambours de la garde nationale, 
aux portiers , aux facteurs , aux frotteurs , aux porteurs 
de journaux , aux allumeurs de réverbères , à tous les 
gens enfin pour lesquels la Saint-Sylvestre a été créée, 
l'ennui de venir chercher eux-mêmes leurs étrennes , 
un industriel fabrique des tirelires qui, mues par un 
ressort intérieur, vont quêter elles-mêmes à domicile. 
C'est l'apogée du perfectionnement; le dogme de la 
perfectibilité a vécu. 



284 



LA Ï'IN 



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" Cet industriel ingénieux a pi'is un hfevet d'inven- 
tion . 

Un autre fabricant, aussi ingénieux et non moins 
breveté, confectionne des cornets de bonbons, des pan- 
tins, des poupards , des polichinelles, des oranges, qui 
se rendent eux-mêmes dans la demeure des personnes 
auxquelles on les donne en cadeau , et épargnent ainsi les 
frais de commissionnaires et de cabriolets. 




IL^ ê@jMgi;Vy^\TJ-5i DË.^ x^^^©I§. 



T>E L UN ET DE L AUTRE MONDE. !28o 

" Le prophète a dit : Quand on verra la matière s'ani- 
mer, le jour de l'an sera venu ; 

• Le jour de l'an, choisi par le ciel pour punir le genre 
humain et les vieux célibataires. 

" Ce jour est demain. Si vous me demandez qui me 
l'a dit, je vous répondrai: Cela ne vous regarde pas. La 
Providence m'a choisi pour son confident , et les décrets 
de la Providence sont impénétrables. 

" Obéissez-moi et vous serez sauvés. 

" Il ne nous reste plus qu'à construire une arche 
d'une dimension colossale; cette arche sera mue par la 
vapeur et aura des roues à hélices. Nous y introduirons 
couple par couple tous les animaux qui doivent repeu- 
pler le monde nouveau; car demain il ne restera pas 
une seule cheminée , une seule girouette , un seul télé- 
graphe de celui-ci. 

" Le débordement des mœurs va amener un déluo^e 
auprès duquel les autres déluges seront une simple pluie 
du mois de mai. 

•• La Providence aurait peut-être pu trouver un moyen 
plus nouveau de se débarrasser de notre planète ; mais 
elle prétend que la terre ne vaut pas la peine qu'on 
se mette en frais d'imagination. 

" Construisons donc cette arche au plus vite. 

" INfes quatre fils y entreront , et ils vogueront sur la 
surface des ondes, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu et au 
vent du nord de fermer les réservoi s du ciel , et de faire 
rentrer les fleuves dans leur lit. 



ÙS(5 



LA i'iN 




" L'entrée de l'arche nous est interdite. Nous devons; 
mourir. Soumettons -nous à la volonté du ciel, et des 
auteurs de ce livre qui ne savent que faire de nous. 

" Les races à venir honoreront nos cendres, et tandis 
qu'elles viendront en pèlerinage à notre tombe, nous rayon- 
nerons au ciel sous la forme d'une triple constellation. 
Co-dieux, il faut mourir! ■• 



— ^Mourons donc; s'écrièrent Krackq et Hahblle; 
mais quel genre de mort choisirons-nous ( 

— Etouffons-nous dans nos embrassements , répondit 
PufF en tendant ses bras à ses collègues. 



DE L UN ET DE L AUTRE MONDE. 



287 



Ils s'y précipitèrent avec frénésie, et, après s'être 
serrés pendant quelques secondes , ils tombèrent frappés 
d une accolade foudroyante. 

Pas de De profmidis, s, v. p., pour le repos de leurs 
âmes. 







If 




EPILOGUE 



LE CRAYON, LA PLUME ET LE CANIF 



(Il ;i|i'i II • i'|i'l L'iM' . ni I liiT..!iir.' . 1.1 lin t'.e 

I II. In ,11 r.l;.v 'l'Il III' li. l^^.|ll |M^ 



Le Crayon. — Quelles courses chanuiintes nous \enons de faire ! 
Les voyages seraient la chose la plus agréable du inonde, n'était le 
retour. 

La Plvme, cssiniiiii son ii.t iiioikIi' .io Mii'iir. — C^uci Uonlicur de sc reposer! 

Le Crayon. — Toujours mécontente ! 

La Pli-ME. — Toujours satisfait ! 

Le Crayon. — On le serait à moins. X ai-je pas réussi dans mon entre- 
prise? On me demandait du nouveau, j'espère (jue je ne m'en suis pas 
montré avare. J'ai invente'' un monde. 

La Pume. — Allons donc ! 

Le Crayon. — Comment, allons donc? Vous m'avez aidé quelquefois 
dans mes découverti's , j'en conviens; mais vous n'aurez pas la prétention 
de me disputer la "loire de cet ouvrage. 



ÉPILOGUE. 289 

La Plume. — Gardez-la toute entière. 

Le Crayon. — Vous seriez bien attrapée si je vous prenais au mot. 

La Plume. — Pas tant que vous croyez. 

Le Crayon. — D'où vient ce dédain? 

La Plume. — Vous ne me le demanderiez pas si vous aviez pris la peine 
de parcourir Un Autre Monde. Votre amour-propre de père vous aveugle, 
mon cher ami. Vous avez voulu n'en faire qu'à votre tête, vous m'avez 
reléguée au second plan , vous avez bouleversé les lois fondamentales de la 
littérature , et vous avez manqué votre but. Vous avez cru qu'il suffisait 
d'avoir de l'imagination pour plaire , d'être ingénieux pour être amusant : 
vous vous êtes complètement trompé . Le public veut du roman ; lui en 
avez-vous donné? Vous avez taillé sans pitié dans toutes mes descrip- 
tions , supprimé tous mes personnages ; vous n'avez voulu ni incidents, ni 
épisodes , ni péripéties ; le dessin seul a régné : applaudissez-vous du 
résultat. 

Le Crayon. — Oui certes ! 

La Plume. — Toutes les Plumes de Paris vous feront payer cher votre 
orgueil outrecuidant. 

Le Crayon. — J'aurai pour moi tous les Crayons. 

La Plume. — Mais les Crayons n'écrivent pas. 

Le Crayon. — Que me reprochent donc vos sœurs, les Plumes de Paris I 

La Plume. — Elles vous reprochent d'être obscur, monotone, hiéro- 
glyphique . 

Le Cr.won. — C'est votre faute. Pourquoi n'avez-vous pas réussi à me 
faire comprendre? 

La Plume. — Elles ajoutent que vous n'êtes que satirique là où vous 
voulez être philosophique , mauvais plaisant quand vous vous croyez spiri- 
tuel ; que vous ne respectez rien , que la plupart de vos dessins ne sont que 

37 



200 



EPILOGUE. 



des logogriphes, et qu'il tUudmit placer en tête d' U/i Autre 3Ionde le 
j'élms buivarit. 








KPILOGUE. '20 [ 

Le Crayon. — Vous êtes jalouse, et vous mentez comme une Plume 
que vous êtes. 

La Plume. — Vous m'insultez' Prenez garde, j'ai bec et ongles. 

Le Crayon. — Ma pointe est acérée, je ne vous crains pas. 

La Plume. — C'est ce que nous verrons. 

Le Crayon. — L'n mot de plus, et je vous somme de vous mettre en 
garde. 

Le Crayon et la Plume sont sur le point d'en venir aux mains. — Survient le Canif. 

Le Canif. — Encore en querelle! C'est donc toujours moi qui serai 
chargé de vous mettre d'accord. Ne vous disputez pas, c'est parfaitement 
inutile; le public saura bien faire la part qui revient à chacun de vous. 
A quoi bon d'ailleurs fournir des armes à vos ennemis? Que ce soit la faute 
de la Plume ou celle du Crayon , qu'importe? si le hvre est ennuyeux , vous 
aurez tort tous les deux. Le lecteur se soucie peu de vos querelles intestines, 
et vous voiLS croyez donc de Ijien grands personnages pour qu'on s'occupe 
aussi sérieusement de vous? A votre place je tremblerais qu'on ne me 
donnât raison. Au lieu de vous jeter des injures à la face, vous auriez agi 
plus sagement en consacrant cet épilogue à votre mutuel éloge. Les auteurs 
se flattent eux-mêmes; c'est la mode aujourd'hui. 

Vous, monsieur le Crayon, et vous, madame la Plume, mettez- vous 
l'un et l'autre à mes côtés. 

La Plume et le Crayon prennent la plaee indiiiuée. 

C'est bien. 

Répétez maintenant les paroles que je vais vous dire : Je jure qu'f'/z 
Autre 3Ionde est un chef-d'œuvre. 

Le Crayon. — Je jure i.\^Un Avirp Monde est un chef-d'œuvre. 



090 



EPILOGUE. 



La Plume. — Je jure qii'f n Autre Monde est un chef-d'œuvre. 

Le Canif. — Bravo! Maintenant chacun vous croira. Proclamer soi- 
même son mérite, voilà la meilleure forme d'épilogue que l'on puisse 
choisir. 




.^SîS^s-^'" 




TABLE 



La clé des champs 

Apothéose du docteir piff. — L — Piiff raconte son histoire et démontre 
que l'univers éprouve le besoin d'une religion nouvelle 

L'uMVERS AU SCRUTIN'. — II. — Où lon apprend, entre autres révélations 
sur les néo-dieux , comment fiuile dun sou ils furent obligés de se partager 
le monde à l'amiable 

Concert a la vapeur. — III. — De la découverte merveilleuse que fit le 
docteur Puff, à l'aide de laquelle il put donner un concert monstre, et 
faire ce jour-là un dîner de qualie-vingt-quinze centimes 

La rhubarbe et le séné. — IV. — Où l'on apprend quelle fut l'opinion 
du Galoubet littéraire et musical sur le concert du docteur Pufî en parti- 
culier, et sur la musique à la vapeur en général 

La terre en plan. — V. — Ilahblle, néo -dieu et aérostographe, juge les 
hommes de haut et les choses à vol d'oiseau. — Il éprouve un chagrin 
de cœur à quinze cents mètres au-dessus du niveau de l'asphalte. . . 

.\ VOL ET A VUE d'oiseau. — VI. — HahbUe émet une opinion sur la 
gloire , et recueille celle des oiseaux sur l'humanité 

Le carnaval en bouteille. — VIL — Dont on ne comprendra bien la 
nécessité que plus tard , et où l'on aperçoit cependant le germe de la 
]ihilosophie du déguisement, pour faire suite à la philosophie de l'histoire. 



I.'} 



17 



21 



i9 



.3.S 



•294 TABLK. 

Caractères travestis et travestissrmf.nts de caractère. — VIII. — 
Traduction d'un prétérit frnnoais déguisé on groc. — Le docteur Pull' 
invente la philosophie du déguisement pour faire suite à la philosophie 
de l'histoire. — Développements de cette théorie éclairée au gaz. . . îl 

Le royaume des m.\rionnettes. — IX. — Dont on n'aura l'explication que 

plus tard i-' 

U.NE RÉvoLiTiON VÉGÉTALE. — X. — OÙ l'on envisage les i)lantes sous le 

point de vue révolutionnaire et potager. ">T 

U.\ VOYAGE d'avril. — ■ XL — Comment PufT fut obligé de renoncer à l'idée 

de fabriquer des légiunes et lit un très-long voyage sur le pa|)ier. . . fiii 

Toujours comme a longciiamps. — Xil. — 0"' " t'^f '1'"' '•' ^"''f" "^l" P'"*'" 

cèdent et qui n'a pas besoin d'épigraphe 7.{ 

Le roy.wme des marionnettes. — XIII. - Qu'il est in(lispen>able de lire 
poui' n'en pas savoir davantage sur le pantin cl sui- le i)a\s dans le([uel 
du feu n'est pas du feu 7(i 

Le LOUVRE DES MARIONNETTES. — XIV. — Qui ii'est (pie la suite du précédent. SI 

Une éclipse conjugale. — XV. - Où Ion apprend les causes véritables de 

l'Éclipsé (jui eut lieu deux mille ans avant la naissance d'un Autre ^Nlonde. S!» 

Les amours d'un pantin et dune étoile. — ■ XVI. — Souvenirs intimes 
du temps de la mythologie. Vn Zéphyr peint par lui-même. — La 
Vengeance de Vénus. — Un pantin (pii reprend ses ailes 07 

Une après-midi au jardin des plantes. — XVII. — Pulf, dans l'attente 
d'impressions et de documents pour le Voyage d'Avril, continue la lecture 
du Manuscrit de Krackq |().') 

Une après-midi au jardin des plantes. - XVIII. — Continualidu et tin 

du précédent Il:; 

La mort d'une immortelle. — XIX. — Après avoir avalé son beefstcak en 
caoutchouc et le chapitre II du Manuscrit de Krackq , non moins difficile 
à digérer, Pufîenlre dans un parterre pour y respirer le pai-fum des lleiu-s: 
il y constate un suicide 121 

Locomotions aériennes. — XX. — Le docteur Puff exécute trois ascensions 
successives par des procédés différents. - Il redescend a\ec une rajtidité 
inusitée sur la terre, où il reçoit un accueil ines|)éré 12!) 

Les mystères de l'infini. — XXI. — Pérégrinations de Ilahblle a travers 
les espaces. — Le voyageur découvre l'origine de toutes les choses et 
de beaucoup d'autres encore \M 

Les qu.\tre s.usons. — XXII. — Où Ilahblle puise les éléments d'un 

nouveau poème sur les Saisons, à propos de la pluie et du beau temps. I i5 

Les m.\rouises. — XXIII. — Puff court riscpie de perdre sa vertu dans 

une île où l'on célèbre les plaisirs et l'amour J.").3 

Les grands et les petits. — XXIV. — Puff découvre dans un groupe d'Iles 
la cause première de toutes les distinctions sociales, et ne songe pas à faiie 
une comédie la-dessus 157 



TABLE. i>95 

La jec.ne cHi.NE. — X\\ . - l'iill' \oit poindiv rauioio cl'iiut' nouvelle 

civilisation 1(39 

Unk JoiR.\ÉE A RiiECii.ANUM. — XXVI. Knickq découvre r.\nti(|uité, 
qui n'était point perdue ; il renoue connaissance avec les patriciens, 
tribuns, sénateurs, itères conscrits, et retrouve les gymnases, athénées, 
lycées, colysées , odéons, panthéons, et autres monuments anciens ou 
modernes I77 

Macédoine céleste. — XXVil. Ou l'on apfjrend ce ([u'i^st devenue la 
Gloire , et une foule d'autres choses , notamment la manière dont s'v 
prennent les démons pour tourmenter les anges. — llahblle est dégelé 
par l'Amour I<j3 

Course au clocher conjugal. — XXVIII. — Le docteur Puinpiittc la Chine. 
Voyage à la découverte d'un cœur et d'une dot. .V|)rès examen , le docteui- 
se décide à ajourner son bonheur 201 

Les plaisirs des ciia.mps-élvsées. — XXIX. — Krackq , endormi du som- 
meil de la tradition, rêve qu'il descend au.\ Champs-Elysées, local 
champêtre et divin dans lequel les sages s'anuisent comme des fous. . H)\l 

L'exFER de KRACKU POl R faire suite a l'eM'EU de DANTE. — XXX. — 

Qui n'est qu'un complément indispensable du précédent. Krackq, comme 
tx)us les héros épiques, descend en Enfer sous la conduite d'un sage et 
d'un poète. S'étant trompé de porte, il ne traverse pas d'abord l'.Vchéron, 
ainsi que l'ordonne la tradition 221 

Les .NOCES du puff et de la récla.me. — XXXI. — Le docteur Putt" au 
sommet d'un màt de cocagne. 11 y est poursuivi par plus de onze mille 
vierges. ■ — Un mariage par prospectus iXi 

Les .métamorphoses du som.meil. — XXXII. — Qui nest qu'une longue 
e.vtase; où Ton apprend cependant ce qu'il advint de llahblle quand il 
eut reçu sa dégelée du fait de l'Amour i i I 

La .meilleure forme de gouvernement. — XXXIII. — Revenu sur l'eau. 
Krackq passe en revue toutes les formes de g(juvernement; il trouve un 
procédé infaillible pour rendre les hommes heureux. ... ... ::ili 

La fin de l'un et de l'autre monde. XXXIV. Qui serait trop jutrj 

a faire -tj-'j 

Épilogue -88 



FIN DE L .V TABLE. 



EXPLICATION DU REBUS DU LA PAGU 2!»(). 



A-rroi\ mois A iiii-locUnir neuf IV-fs p;i(|ii(' lioiiimc 

.///.' cruis moi, ami lecteur, ne fais pas annme 

sept imlx'rilc (|iii S(> (Mssc» la IrlP |ioiir iiic (l('\inci-. 
cet imbécile etc. 



EU l{ ATI M. 



Cosl par suilo d'une déplorable l'ircur (juc nous avons appelé sur la lèle 
innocente de Marty la vindicte des lois de Minos. Dans sa vie privée comme 
dans sa vie de comédien, il n'a jamais représenté (jue la candeur, la bicn- 
laisance et l'honnêteté. Marty, maintenant M. Marly, vient dernièremoni 
d'être décoré de l'écharpe municipale par ses concitoyens. Il nous est doux 
de rétablir les faits; tôt ou lard, la \erlu trouve son erratum.